« Il faut al­ler cher­cher les gens là où ils sont »

MU­SÉE. Jean-Luc Mar­ti­nez, pa­tron du Louvre, nous pré­sente en avant-pre­mière le pro­jet Py­ra­mide vi­sant à rendre son éta­blis­se­ment plus simple, plus ac­ces­sible et plus confor­table.

Aujourd'hui en France - - LOISIRS ET SPECTACLES - Pro­pos re­cueillis par YVES JAE­GLÉ

L’INAU­GU­RA­TION au­ra lieu mar­di 5 juillet. Pas celle d’une ex­po­si­tion ou d’un nou­vel es­pace. Mais presque celle d’un nou­veau Louvre. Jean-Luc Mar­ti­nez, pré­sident-di­rec­teur du plus grand mu­sée du monde, a vou­lu un ré­amé­na­ge­ment to­tal des es­paces sous la Py­ra­mide, pour que l’on s’y sente moins per­du, et que l’on admire aus­si da­van­tage ce chef-d’oeuvre de verre qui sert de hall d’ac­cueil avant l’en­trée dans le mu­sée. Le Louvre est ma­jes­tueux, mais on se heurte à des pro­blèmes très tri­viaux sous la Py­ra­mide : pas as­sez de toi­lettes, des files d’at­tente… C’est ce­la que vous vou­lez chan­ger ? JEAN-LUC MAR­TI­NEZ. Oui. Il peut y avoir une frus­tra­tion ou un choc, entre le dé­sir, l’idéal du Louvre, un mot qui fait rê­ver, et la réa­li­té. Avec l’aug­men­ta­tion énorme de la fré­quen­ta­tion, qui n’était pas pré­vue en 1989 quand la Py­ra­mide a été inau­gu­rée, la vi­site du Louvre pou­vait com­men­cer, cer­tains jours, par des nui­sances. Faire la queue, ne pas sa­voir où dé­po­ser son ba­gage, des toi­lettes peu nom­breuses… Or, le Louvre, c’est comme une ap­proche amou­reuse. Si vous vous cas­sez la fi­gure dès l’en­trée, c’est mal par­ti ! L’ob­jec­tif était d’amé­lio­rer tout ça. A par­tir de la se­maine pro­chaine, on au­ra plus que dou­blé le nombre des toi­lettes. La ba­ga­ge­rie au­to­ma­tique est une vraie amé­lio­ra­tion. Ache­ter des ti­ckets se­ra plus simple, dans un es­pace in­so­no­ri­sé, cli­ma­ti­sé. On vend sur In­ter­net des billets ho­ro­da­tés de­puis peu, avec des cré­neaux ho­raires, qui vous ga­ran­tissent l’en­trée du mu­sée dans la de­mi-heure. C’est fi­ni les trois heures de queue un week-end d’août. L’idée est aus­si de mieux ap­pré­cier la Py­ra­mide comme une oeuvre d’art, alors que ça res­sem­blait un peu à un hall de gare ? La Py­ra­mide est un chef-d’oeuvre du XXe siècle, le sym­bole de Pa­ris. Beau­coup de choses sur­ve­nues de­puis son inau­gu­ra­tion en 1989 ont eu ten­dance à pol­luer l’oeuvre. A l’ori­gine, il n’y avait pas Vigipirate, pas de por­tique, pas d’au­dio­guides. Des ver­rues sont ap­pa­rues. Pour cette ré­ha­bi­li­ta­tion, on a tra­vaillé avec Pei (NDLR : le créa­teur du bâ­ti­ment), avec son fils et son agence. On a dé­dou­blé l’en­trée, pour amé­lio­rer le flux de vi­si­teurs. Pour la si­gna­lé­tique, on a tout chan­gé. Il y avait des ban­nières, des af­fiches par­tout, une pol­lu­tion gra­phique qui re­cou­vrait l’ar­chi­tec­ture en pierre de Pei. Main­te­nant, la si­gna­lé­tique est plus simple et in­té­grée à l’ar­chi­tec­ture elle-même. Le par­cours, pas fa­cile d’une salle à l’autre, se­ra-t-il aus­si plus clair ? Au Louvre, on est per­du. Ça va chan­ger ! On pour­ra té­lé­char­ger une ap­pli­ca­tion gra­tuite de géo­lo­ca­li­sa­tion à par­tir du 5 juillet. On a équi­pé en wi-fi la Py­ra­mide, ce qui n’avait ja­mais été fait. Cette ap­pli­ca­tion per­met d’al­ler voir « la Jo­conde », puis « le Sacre de Na­po­léon » en quelques mi­nutes, en re­gar­dant son smart­phone ou sa ta­blette. D’au­tant plus que vous avez des vi­si­teurs plu­tôt jeunes. Com­ment l’ex­pli­quez-vous ? On a un prisme so­cial plus va­rié que beau­coup de mu­sées, avec 50 % de vi­si­teurs de moins de 30 ans, ce qui est ex­cep­tion­nel dans un mu­sée. Pour le pu­blic fran­çais et eu­ro­péen, ça reste un mu­sée fa­mi­lial, on amène ses en­fants au Louvre. Les jeunes Amé­ri­cains ou Aus­tra­liens qui font l’Eu­rope vont au Louvre. C’est lié à cette image éton­nante de mo­der­ni­té du mu- sée, que Pei a très bien com­pris avec sa Py­ra­mide. Pour vous, c’est im­por­tant que le Louvre soit un mu­sée po­pu­laire ? En France, c’est le mu­sée mère, ou père, comme vous vou­lez. Beau­coup d’entre nous sont al­lés au Louvre pour la pre­mière fois avec l’école, comme c’est mon cas. Hier soir, j’étais à l’usine PSA, à SaintOuen (NDLR : Seine-Saint-De­nis). C’est une chaîne de mon­tage automobile, avec un ni­veau so­nore as­sour­dis­sant, des ro­bots, des tonnes d’acier qui ar­rivent : le monde de la cul­ture là, c’est in­con­gru. Mais il y a un es­pace pause-ca­fé, où des mé­dia­teurs du Louvre ont ins­tal­lé des re­pro­duc­tions d’oeuvres, des mou­lages, et pro­posent aux ou­vriers qui prennent leur pause de dis­cu­ter. Cette dé­marche-là est fon­da­men­tale. Ils avaient en­suite la pos­si­bi­li­té de ve­nir voir les ori­gi­naux au Louvre. On a bri­sé la glace. Quand je de­man­dais aux ou­vriers s’ils étaient dé­jà ve­nus, cer­tains m’ont dit « j amais » , d’autres « oui, avec l’école ». Fon­da­men­ta­le­ment, ils pensent que le mu­sée n’est pas fait pour eux. Ces gens-là vont de­ve­nir nos am­bas­sa­deurs, avec leur fa­mille. Ils di­ront : « Nous, on est al­lés au Louvre. » On de­vrait al­ler dans l es hy­per­mar­chés. Les gens, il faut al­ler les cher­cher là où ils sont. Moi, je le sais d’au­tant plus, vu le mi­lieu d’où je viens (NDLR : son père était fac­teur, sa mère concierge). Je par­lais de ren­contre amou­reuse : on vou­drait faire le pre­mier pas. Vous vou­lez rendre le mu­sée moins in­ti­mi­dant ? Le mu­sée a

une mis- sion sociale. C’est un lieu où l’on peut faire du lien et com­prendre le monde contem­po­rain. Le Louvre aide à com­prendre l’ac­tua­li­té ? Les hommes du pas­sé nous ap­prennent la mo­des­tie, que tout n’est pas si simple qu’on ne croit. Pre­nons le cas de l’is­lam. Au Louvre, on ap­prend la nuance quand même. On ap­prend à connaître les autres. On ap­prend aus­si, sur l’iden­ti­té fran­çaise, que la Pro­vence ou le Nord, his­to­ri­que­ment, ar­tis­ti­que­ment, ce ne sont pas les mêmes foyers de cul­ture. Si vous v o u l e z c o mp r e n d r e l’Eu­rope d’au­jourd’hui, ce qu’a été le gé­nie de cha­cune des na­tions, il faut al­ler au Louvre.

« On a équi­pé en wi-fi la Py­ra­mide. Ce qui n’avait ja­mais été fait » « Le mu­sée a une mis­sion sociale. C’est un lieu où l’on peut com­prendre le monde contem­po­rain »

Jean-Luc Mar­ti­nez.

Pa­ris (Ier), le 17 fé­vrier. Le nou­vel es­pace se­ra inau­gu­ré le 5 juillet. Il se­ra plus fa­cile d’ache­ter des ti­ckets avec des bornes, la ba­ga­ge­rie se­ra au­to­ma­tique et le nombre de toi­lettes dou­blé.

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