L’homme qui

DIS­PA­RI­TION. Gra­ve­ment ma­lade, Mi­chel Ro­card a pous­sé son der­nier souffle. Cet éter­nel mi­li­tant so­cial-dé­mo­crate, ré­for­miste, lais­se­ra son em­preinte sur le PS comme sur le pays.

Aujourd'hui en France - - ACTUALITÉ - HEN­RI VER­NET (AVEC NA­THA­LIE SCHUCK)

C’EST LA MORT d’un des der­niers grands élé­phants so­cia­listes. Mais un élé­phant avec des griffes, dont il a usé jus­qu’au bout : tout ré­cem­ment, dans un heb­do­ma­daire, Mi­chel Ro­card, mort hier à l’hô­pi­tal pa­ri­sien de la Pi­tié-Sal­pê­trière à l’âge de 85 ans, dé­zin­guait la gauche de Hol­lande em­pa­touillée dans son in­ca­pa­ci­té à ré­for­mer. Car l’an­cien Pre­mier mi­nistre de Mit­ter­rand res­te­ra l’in­ven­teur de la « deuxième gauche ». Cette gauche ré­for­miste, so­ciale-dé­mo­crate à l’al­le­mande ou à la scan­di­nave.

Ce­lui qui mo­der­ni­sa la gauche

A Mit­ter­rand les éphé­mères na­tio­na­li­sa­tions de 1981, à Ro­card le RMI ou la CSG, tou­jours là. « C’était un vi­sion­naire et un homme d’Etat », souf­flait hier, ému, Ma­nuel Valls. Fils spi­ri­tuel de Ro­card, pour qui il s’en­ga­gea en po­li­tique, le Pre­mier mi­nistre dit de son men­tor qu’il in­car­nait « la mo­der­ni­sa­tion de la gauche et l’exi­gence de dire la vé­ri­té ». Fran­çois Hol­lande sa­lue, lui, « un rê­veur réa­liste, un ré­for­miste ra­di­cal ». Mais le pré­sident évoque aus­si sa « fran­chise », qui « a pu lui coû­ter pour ac­cé­der aux plus hautes res­pon­sa­bi­li­tés ».

Cruel mais juste constat. Car Mi­chel Ro­card, c’est aus­si l’his­toire de l’homme qui n’a ja­mais réus­si à dev e n i r p r é s i d e n t . Ce l u i q u i f u t « ham­ster éru­dit » chez les scouts, une pé­riode for­ma­trice qu’il ché­ris­sait, trou­va tou­jours sur sa route un cer­tain Fran­çois Mit­ter­rand. « Mit­ter­rand ? Un as­sas­sin. Je l’avais dit pen­dant la guerre d’Al­gé­rie et je le pense tou­jours », nous avait-il confié lors d’un en­tre­tien. La vé­ri­table haine qui unis­sait et sé­pa­rait étran­ge­ment à la fois les deux hommes date en ef­fet de la guerre d’Al­gé­rie.

Mit­ter­rand lui bar­ra la route

Par deux fois, avant 1981 et 1988, Ro­card a ten­té de se pré­sen­ter à l’Ely­sée. Par deux fois, Mit­ter­rand lui a bar­ré la route. Il le nom­me­ra pour­tant Pre­mier mi­nistre, en 1988. Mais il le fit la mort dans l’âme, contraint par une opi­nion de­man­deuse de re­nou­vel­le­ment. « Ro­card ? Vous ver­rez, au bout de quinze mois, on ver­ra au tra­vers », confia alors le pré­sident so­cia­liste à pro­pos de ce col­la­bo­ra­teur qu’il trai­tait de « bar­bare », tant il mé­pri­sait son phra­sé de « tech­no­crate ».

« L’en­fer de Ma­ti­gnon »

Comme Pierre Men­dès France, son icône, Ro­card n’au­ra exer­cé le pou­voir qu’as­sez peu de temps, trois ans à Ma­ti­gnon. Il in­ven­ta la for­mule « l’en­fer de Ma­ti­gnon ». Mais il a un bi­lan. Alors que nous l’in­ter­ro­gions na­guère sur ses re­grets de ne ja­mais avoir ac­cé­dé à l’Ely­sée, il nous ré- pon­dit : « Mon cou­rant po­li­tique a mar­qué la France. J’ai ré­con­ci­lié la gauche ca­tho­lique avec le reste de la gauche… Et puis, j’ai réus­si les ac­cords de paix en Nou­velle-Ca­lé­do­nie, la créa­tion de la CSG et du RMI, j’ai me­né une po­li­tique am­bi­tieuse de re­nou­veau des ser­vices pu­blics, et je suis très fier de ma ré­forme des voies na­vi­gables… dont tout le monde se fout ! » concluait-il drô­le­ment.

Un ma­tin de mai 1991, lors du tê­teà-tête avant le Con­seil des mi­nistres à l’Ely­sée, Mit­ter­rand le congé­dia en 45 se­condes. « On l’an­nonce au gou­ver­ne­ment qui nous at­tend en bas ? » de­man­da un Ro­card es­to­ma­qué. « Non, ça ne le re­garde pas ! »

Ces der­niers mois, Mi­chel Ro­card, très af­fai­bli par la ma­la­die — un AVC en 2012 et un can­cer —, sui­vait tou­jours la po­li­tique de près. « Je sais que je vais bien­tôt mou­rir », ba­lan­çait à ses vi­si­teurs ce fu­meur in­vé­té­ré en ma­ni­pu­lant le boî­tier élec­tro­nique qui le re­liait 24 heures sur 24 à l’hô­pi­tal. Alain Ber­gou­nioux, ami et ex-conseiller à Ma­ti­gnon, ré­vèle qu’il tra­vaillait à un livre qui de­vait être son tes­ta­ment sur le so­cia­lisme. Peut-être y se­rait-il re­ve­nu sur son rêve in­abou­ti de l’Ely­sée ? « Au fond, confia-t-il un jour, l’air se­rein, moi, je n’ai pas eu en­vie de tuer. » @Hen­riVer­net @Na­tha­lieS­chuck

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