Chef de troupe

THÉÂTRE. Bous­cu­ler les ha­bi­tudes et re­dy­na­mi­ser la Co­mé­die-Fran­çaise, c’est la mis­sion que s’est don­née cet ac­teur­met­teur en scène de­ve­nu ad­mi­nis­tra­teur du plus grand théâtre du pays.

Aujourd'hui en France - - VOTRE SOIRÉE TÉLÉVISION - THIER­RY DAGUE

AUX ALEN­TOURS de 22 heures, mer­cre­di, un fris­son va par­cou­rir la cour d’hon­neur du pa­lais des Papes : pour la pre­mière fois de­puis vingt-trois ans, la troupe de la Co­mé­die- Fran­çaise f ou­le­ra l es planches sa­crées du Fes­ti­val d’Avi­gnon. Elle y joue­ra « les Dam­nés », de Vis­con­ti, clin d’oeil iro­nique à ses deux dé­cen­nies de ban­nis­se­ment. Un seul re­gret : Eric Ruf, l’un des plus beaux ac­teurs de la mai­son, ne se­ra pas sur scène. C’est pour­tant grâce à lui que les hé­ri­tiers de Mo­lière vont re­trou­ver leur place dans la ca­pi­tale du théâtre.

On com­prend qu’Oli­vier Py, le di­rec­teur d’Avi­gnon, n’ait pas ré­sis­té aux yeux clairs, à la voix douce et à l’élé­gante sil­houette du nou­vel ad­mi­nis­tra­teur de la Co­mé­die-Fran­çaise. Ni à la force de convic­tion de ce­lui qui, dès sa no­mi­na­tion, en se@ptembre 2014, avait pré­ve­nu qu’il al­lait « bous­cu­ler » la vieille dame de la place Colette. De­puis, Eric Ruf a confié des mises en scène au ci­néaste Ar­naud Des­ple­chin, à la star des « Tuche » Isa­belle Nan­ty ou à la jeune Ma­rie Ré­mond, qui a bran­ché les co­mé­diens du Fran­çais sur des gui­tares élec­triques pour re­cons­ti­tuer une ses­sion de stu­dio de Bob Dy­lan. Pour « les Dam­nés », l’his­toire d’une fa­mille al­le­mande ron­gée par la mon­tée du na­zisme, il a dé­cro­ché le chou­chou des scènes pu­bliques eu­ro­péennes, le Belge Ivo van Hove.

Une ré­vo­lu­tion de ve­lours pour le Fran­çais, l’un des sur­noms de l’ins­ti­tu­tion, qui avait ten­dance à se conten­ter des pièces du ré­per­toire et à tra­vailler en cir­cuit fer­mé. « J’es­saie de faire des mariages fer­tiles, ex­plique l’ar­tiste-pa­tron de 47 ans. Le théâtre n’a pas à choi­sir un camp. J’ac­cepte les pro­jets où je suis sûr qu’il y au­ra du spec­tacle. » Ou­vert, mais pas mi­li­tant : s’il n’y a j a mai s e u a u t a n t d e f e mmes au­teurs ou met­teurs en scène au pro­gramme, ce n’est « pas fait ex­près », jure Eric Ruf. « Je ne suis pas le hé­raut d’une cause mais le té­moin d’un chan­ge­ment. »

Il y a de l’hu­mi­li­té et de la ré­serve chez ce fils de car­dio­logue pro­tes­tant, né à Bel­fort, au pied des Vosges. De son père, sé­vère, Eric Ruf a hé­ri­té une pas­sion pour la mu­sique ba­roque, mais il en a re­je­té le conser­va­tisme. Doué en des­sin, il a com­men­cé par fa­bri­quer des dé­cors — ce qu’il fait tou­jours — avant d’oser, à 20 ans, en­trer au cours Florent, puis au Conser­va­toire et à la Co­mé­dieF­ran­çaise, où il dé­bute en 1993, la même an­née que Jeanne Ba­li­bar. « Mon pre­mier rôle, c’était Don Car­los dans le Don Juan de Jacques Las­salle… à Avi­gnon, la der­nière fois que la troupe y a joué ! » La no­blesse de ses traits, sa puis­sance de jeu font de lui un Hip­po­lyte idéal dans le « Phèdre » de Pa­trice Ché­reau en 2003, un Ch­ris­tian rê­vé dans le « Cy­ra­no de Ber­ge­rac » de son ami De­nis Po­da­ly­dès, qui lui vaut un Mo­lière en

« Le théâtre n’a pas à choi­sir un camp. J’ac­cepte les pro­jets où je suis sûr qu’il y au­ra du spec­tacle »

2007, un par­fait Don Al­phonse dans « Lu­crèce Bor­gia », en 2014.

Son der­nier rôle à ce jour, puis­qu’il a dé­ci­dé de ne plus jouer. « Je me vois mal dis­tri­buer les rôles en m’en ré­ser­vant un », confiait-il au mo­ment de sa no­mi­na­tion à un poste dont il dé­couvre les dif­fi­cul- tés. « C’est un poste d’équi­li­briste, épui­sant mais pas­sion­nant, ré­sume-t-il. Entre la troupe, la tu­telle (NDLR : l’Etat), l’ar­tis­tique, je me sens comme ces ar­tistes chi­nois qui font tour­ner plu­sieurs as­siettes à la fois. Je ne pen­sais pas qu’il y avait au­tant d’as­siettes ! » Il faut dire que, s’il ne joue plus, il conti­nue à mettre en scène, comme « Ro­méo et Ju­liette » cette sai­son. « J’ai tou­jours énor­mé­ment tra­vaillé, sou­rit-il. J’aime être con­vo­qué à plein d’en­droits en même temps. Si­non, je me sens an­gois­sé. Pa­trice Ché­reau di­sait : Le plus grand dan­ger, c’est de res­ter dans son bu­reau. »

Ce bour­reau de tra­vail s’oc­troie­ra tout de même quelques va­cances — « stu­dieuses » — au mois d’août. Il re­join­dra sa femme, la co­mé­dienne Flo­rence Via­la, et leurs trois en­fants de 9, 10 et 15 ans, dans leur mai­son bre­tonne de Pen­march, à la pointe du Fi­nis- tère. Lors­qu’il ne bûche pas, Eric Ruf écoute de la mu­sique ou va… au théâtre. « Mon monde, ce sont les planches », as­sume ce­lui qui avoue al­ler très peu au ci­né­ma, mais sait s’aven­tu­rer dans le pri­vé. On l’a croi­sé au Théâtre An­toine pour un clas­sique du bou­le­vard, « Fleur de cac­tus », mis en scène par Mi­chel Fau. « S’il y a du rire ou de l’émo­tion, je suis heu­reux de ma soi­rée. » confie-t-il.

Son der­nier coup de coeur ? « Kings of War », un med­ley shak e s p e a r i e n mi x é c e t h i v e r à Chaillot par… Ivo van Hove, le même qui di­ri­ge­ra « les Dam­nés ». Ses pro­chains dé­fis : dé­bau­cher le met­teur en scène al­le­mand Tho­mas Os­ter­meier, autre star en vogue, et ob­te­nir une nou­velle salle pour la Co­mé­die-Fran­çaise. « Si mon man­dat peut ai­der à ça, je se­rai bien fié­rot ! »

« Mon monde, ce sont les planches »

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