Tom­bé dans le pan­neau

SI­GNA­LI­SA­TION. Quand Clet Abra­ham n’aime pas un sens in­ter­dit, il l’agré­mente d’un dessin. Le ta­lent du graf­feur, spé­cia­liste du dé­tour­ne­ment de mo­bi­lier ur­bain, a même sé­duit les pro­fes­sion­nels de la route.

Aujourd'hui en France - - SOCIÉTÉ - EMI­LIE TOR­GE­MEN

« ÇA VA PAS ! vous dé­gra­dez le mo­bi­lier ur­bain », hurle Anne, une quin­qua au car­ré blond, rue de l’Uni­ver­si­té à Pa­ris (VIIe). L’ob­jet de son cour­roux, c’est Clet Abra­ham, « ar­tiste de rue », comme il se dé­fi­nit, qui vient de col­ler un gui­ta­riste éner­vé sur le coin d’un sens in­ter­dit. « Je me suis fixé cette règle : je poé­tise, je dé­tourne, mais je ne rends ja­mais illi­sible », ex­plique de sa voix douce le graf­feur en des­cen­dant de la pou­belle sur la­quelle il était ju­ché. En quelques mi­nutes, il convainc Anne qui, après avoir re­con­nu l’image des Clash de son ado­les­cence sur le pan­neau, de­vient fan : « C’est vrai qu’on le voit bien mieux main­te­nant ! » C’est aus­si l’avis des fa­bri­cants de mo­bi­liers ur­bains, puisque le Syn­di­cat des équi­pe­ments de la route (SER) ont fait de Clet Abra­ham leur in­vi­té d’hon­neur, le mois der­nier, au sa­lon pro­fes­sion­nel In­ter­route.

Il n’em­pêche, dans la rue l’ar­tiste vé­ri­fie qu’au­cun po­li­cier ne pa­trouille avant d’ap­po­ser son sti­cker et de re­des­cendre illi­co. Pas ques­tion de traî­ner, il pour­rait être ar­rê­té pour van­da­lisme. « Je suis dans l’illé­ga­li­té, re­con­naît Clet. D’ailleurs, les ser­vices de voi­rie éli­minent une grande par­tie de mes pro­duc­tions ! Mais des villes consi­dèrent au contraire que m e s oe u v r e s sen­si­bi­lisent à la sé­cu­ri­té routière et me passent des com­man- des. C’est tout le pa­ra­doxe. » L’an­née der­nière, la pré­fec­ture de po­lice de Pa­ris l’a ain­si em­bau­ché pour for­mer des col­lé­giens à la si­gna­li­sa­tion. Plus drôle, Brest vient de lui de­man­der de re­pen­ser la si­gna­lé­tique dans et au­tour du mu­sée des Beaux-Arts, alors qu’en 2015 la po­lice mu­ni­ci­pale de la ville l’avait pin­cé la main dans son sac d’au­to­col­lants… et gar­dé quelques heures au poste. Il est vrai que la ma­ré­chaus­sée fait souvent les frais de ses fa­cé­ties. D’ailleurs, à quelques pas de son gui­ta­riste rue du Bac, Clet trans­forme un gar­dien de la paix en amou­reux éper­du d’un pan­neau. Puis, tou­jours au pas de course, il colle un su­mo qui dé­place la barre blanche d’un autre sens in­ter­dit. En face du mi­nis­tère de l’En­vi­ron­ne­ment, l e dé­tour­neur choi­sit un mo­tif poé­tique, un nuage d’averse dé­cal­qué sur le rond bleu cer­clé de rouge d’un pan­neau in­ter­di­sant de se ga­rer. Les cieux se­raient-ils priés de ces­ser de pleu­voir ? « C’est co­ol de dé­co­rer ain­si le mo­bi­lier », com­mentent Fré­dé­ric et Jon­ha­tan. Ces deux Pa­ri­siens de 35 et 40 ans ap­plau­dissent mais ils ne sont vi­si­ble­ment pas très à che­val sur les règles puis­qu’ils ont ga­ré leur scoo­ter exac­te­ment sous le pan­neau.

A Flo­rence, en Ita­lie, où il est ins­tal­lé, mais aus­si à Pa­ris, Londres, New York, To­kyo, le graf­feur laisse son em­preinte… Et, une fois que l’on a re­pé­ré le pre­mier « Clet », plus pos­sible de pas­ser à cô­té. La ca­pi­tale fran­çaise en a col­lec­tion­né jus­qu’à 1 500, mais « la moi­tié a dis­pa­ru », cal­cule l’ar­tiste. A force de ci­bler les pan­neaux ronds, car­rés ou tri­an­gu­laires, Clet est de­ve­nu un ex­pert. Il dif­fé­ren­cie les sens in­ter­dit fran­çais de leurs cou­sins es­pa­gnols : « la barre ibé­rique est gra­vée lé­gè­re­ment en vo­lume, le rouge est plus beau », pré­cise-t-il, gour­mand. « En Ita­lie et en France, pour­suit-il, la si­gna­li­sa­tion ver­ti­cale est beau­coup plus pré­sente qu’en Al­le­magne et en An­gle­terre, où les au­to­mo­bi­listes n’ont pas pour au­tant plus d’ac­ci­dents faute d’ins­truc­tion. »

Des oeuvres pour la sé­cu­ri­té routière « Trop de mes­sages tuent le mes­sage »

Au contraire, se­lon les chiffres de la Com­mis­sion eu­ro­péenne, avec 29 morts sur les routes par mil­lion d’ha­bi­tants et par an le Royau­meU­ni est, après la Suède, le pays où les routes sont les plus sûres. L’Al­le­magne (41) fait aus­si fi­gure de bon élève de­vant la France (50) et l’Ita­lie (58). « C’est une règle qui vaut aus­si en com­mu­ni­ca­tion vi­suelle, trop de mes­sages tuent le mes­sage », es­time Clet, pour qui ces mo­bi­liers sont « le sym­bole de la com­mu­ni­ca­tion entre l’au­to­ri­té et le ci­ta­din. Mais une com­mu­ni­ca­tion à sens unique ». Alors, avec ses au­to­col­lants, il se per­met de ré­pondre. le­pa­ri­sien.fr Avec Clet Abra­ham, le street art tombe dans le pan­neau

Ber­lin (Al­le­magne). L’em­preinte de Clet Abra­ham est vi­sible dans plu­sieurs villes eu­ro­péennes.

Pa­ris. L’ar­tiste a re­vi­si­té jus­qu’à 1 500 pan­neaux.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.