« Le re­tour du na­tio­na­lisme, c’est un ba­ril de poudre »

En­ri­co Let­ta,

Aujourd'hui en France - - LE FAIT DU JOUR - Pro­pos re­cueillis Par HEN­RI VERNET

L’ITA­LIEN En­ri­co Let­ta est pré­sident de l’Ins­ti­tut Jacques-De­lors, à Pa­ris. Dire que l’Eu­rope c’est la paix, ce­la a en­core du sens ? EN­RI­CO LET­TA. C’est même l’Af­fir­ma­tion, avec un grand A. Le plus grand ré­sul­tat de soixante ans d’in­té­gra­tion eu­ro­péenne, c’est la paix. Au point que celle-ci pa­raît au­jourd’hui na­tu­relle. Or c’est faux, il suf­fit de voir la Rus­sie et l’Ukraine. Mais on voit re­sur­gir par­tout les po­pu­lismes, le na­tio­na­lisme… C’est lié à la ques­tion des mi­gra­tions, qui fut le grand en­jeu de la cam­pagne bri­tan­nique… alors qu’ils ne sont pas concer­nés ! On a sous-es­ti­mé la crise des ré­fu­giés de­puis 2015, pour­tant la plus vio­lente en Eu­rope de­puis 1945 : 3 mil­lions de per­sonnes dé­pla­cées, avec un choc cultu­rel dans les pays d’ar­ri­vée. Pire, on ne voit au­cune r ai s on d’es­pé­rer que ces flux cessent, vu la si­tua­tion dans les pays d’ori­gine : Sy­rie, Ery­thrée… Il au­rait fal­lu ex­pli­quer qu’au­cun Etat n’a les moyens d’em­pê­cher ces en­trées. Or non seule­ment nos gou­ver­ne­ments n’ont rien ex­pli­qué, mais ils ont em­pê­ché l’Eu­rope d’agir cor­rec­te­ment. En quoi ce­la fa­vo­rise-t-il la mon­tée du po­pu­lisme ? Parce qu’on est en­trés dans l’ère de saint Tho­mas : les gens croient seule­ment à ce qu’ils voient. Ils ont vu l’échec des par­tis tra­di­tion­nels et des gou­ver­ne­ments face à cette crise, ce qui fait le jeu des mou­ve­ments po­pu­listes, en Au­triche, en Grande-Bretagne, en Ita­lie, etc. Comment in­ver­ser la ten­dance ? L’Eu­rope ne pour­ra ga­gner que si elle montre ce qu’elle fait de bien. Eras­mus, par exemple. C’est un suc­cès parce que c’est du concret : les gens y par­ti­cipent et se rendent compte que sans l’Eu­rope Eras­mus n’exis­te­rait pas. Il fau­drait qu’on puisse voir de même ce que l’Eu­rope ap­porte — et que les Etats seuls ne pour­raient pas faire —, comme la sé­cu­ri­té, la lutte contre le terrorisme, la com­pé­ti­ti­vi­té. Beau­coup voient l’Eu­rope comme une construc­tion idéo­lo­gique vi­sant à dé­truire l’Etat-na­tion. Faux ! C’est une ré­ponse à la mon­dia­li­sa­tion : il faut être en­semble pour avoir de l’in­fluence et pro­té­ger nos ci­toyens. L’Inde et la Chine pèsent cha­cune l’équi­valent de trois Eu­rope ! C’est la mon­dia­li­sa­tion qui nous a fait perdre la sou­ve­rai­ne­té na­tio­nale, pas l’Eu­rope. Y a-t-il des risques de guerre, avec toutes ces ten­sions ? On est en train de souf­fler sur les braises. Le na­tio­na­lisme, c’est un ba­ril de poudre, une ma­la­die, une fa­çon de créer des en­ne­mis pour ca­cher des pro­blèmes. C’est en­core plus vrai au­jourd’hui.

« L’Eu­rope ne pour­ra ga­gner que si elle montre ce qu’elle fait de bien »

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