Is­lam ra­di­cal en pri­son : un pre­mier rap­port cri­tique

JUS­TICE. Les ser­vices de la contrô­leuse gé­né­rale des lieux de pri­va­tion de li­ber­té ont aus­cul­té les ré­centes uni­tés dé­diées aux is­la­mistes ra­di­caux em­pri­son­nés. Leur bi­lan est mi­ti­gé.

Aujourd'hui en France - - FAITS DI­VERS - PAS­CALE ÉGRÉ

LA PRISE EN CHARGE de l’is­la­misme ra­di­cal en pri­son consti­tue l’un des vo­lets ma­jeurs des plans de lutte contre le ter­ro­risme du gou­ver­ne­ment Valls. D’abord ex­pé­ri­men­té à la mai­son d’ar­rêt de Fresnes (Valde-Marne), le re­grou­pe­ment de dé­te­nus ra­di­ca­li­sés a été de­puis éten­du à cinq uni­tés dé­diées (UD), mises en place entre jan­vier et mars 2016 dans quatre éta­blis­se­ments pé­ni­ten­tiaires (Fresnes, Fleu­ry-Mé­ro­gis, Os­ny et Lille-An­noeul­lin). Ce sont les pre­miers pas de ce sys­tème en­core bal­bu­tiant que la contrô­leuse gé­né­rale des lieux de pri­va­tion de li­ber­té (CGL­PL), Ade­line Ha­zan, a te­nu à ob­ser­ver. Une mis­sion spé­ci­fique a donc été man­da­tée. Tout en re­con­nais­sant « la com­plexi­té de la tâche », son rap­port*, pu­blié au­jourd’hui, sou­lève de vives cri­tiques. En voi­ci les grandes lignes.

Des cri­tères d’af­fec­ta­tion opaques

Les 64 per­sonnes (pour 117 places) af­fec­tées en UD lors de la vi­site de la mis­sion ré­pon­daient à ce seul cri­tère ob­jec­tif : toutes sont écrouées pour des faits de ter­ro­risme. Pour­quoi celles-là plu­tôt que d’autres ? Ce­la n’a pas été ex­pli­qué aux contrô­leurs, note le rap­port. L’orien­ta­tion dans une UD dite d’éva­lua­tion (sé­jour de huit se­maines) ou dans une UD de prise en charge (six mois) est cen­sée cor­res­pondre « au de­gré d’an­crage dans un pro­ces­sus de ra­di­ca­li­sa­tion ». Les plus « op­po­sant es » ét ant dir i gées vers Lil l eAn­noeul­lin. La no­tion de vo­lon­ta­riat a dis­pa­ru. L’en­cel­lu­le­ment in­di­vi­duel, à l’heure où la sur­po­pu­la­tion pé­nale ex­plose, est la règle. La pos­si­bi­li­té d’af­fec­ter en UD des dé­te­nus de droit com- mun ra­di­ca­li­sés ou en voie de l’être n’est pas uti­li­sée. Des grilles de dé­tec­tion sont ce­pen­dant tes­tées. De­puis juin, une loi per­met à un dé­te­nu af­fec­té en UD de contes­ter la dé­ci­sion. Et seule­ment de­puis mars, l’au­to­ri­sa­tion du ma­gis­trat ins­truc­teur sai­si du dos­sier du dé­te­nu est re­quise avant tout trans­fert. Quant aux avo­cats, qui ont sai­si la CGL­PL de leurs in­quié­tudes, ils es­timent « opaques » les cri­tères de sé­lec­tion.

Un re­grou­pe­ment aux ef­fets per­vers

« A quand des Guan­ta­na­mo à la fran­çaise ? », s’in­ter­roge un ob­ser­va­teur des pri­sons. Dans un pre­mier avis, en 2015, la CGL­PL, Ade­line Ha­zan, s’était mon­trée dé­fa­vo­rable au prin­cipe du re­grou­pe­ment. Le rap­port sur les UD es­time que cette ques­tion de prin­cipe n’a pas été tran­chée. La mise à l’écart dans des quar­tiers spé­ci­fiques est cen­sée ré­duire le pro­sé­ly­tisme, or « l’étan­chéi­té de la sé­pa­ra­tion » à l’égard du reste de la pri­son est « loin d’être com­plète ». Quant aux dé­te­nus, les uns res­sentent le re­grou­pe­ment comme « une me­sure dis­cri­mi­nante ». « On est iso­lés comme si on était des vi­rus », dé­plore l’un. « Ils testent leurs mé­thodes sur nous », re­grette un autre, pré­ve­nu dans une af­faire de fi­lière de dé­part en Sy­rie et éton­né de se re­trou­ver « avec des types qui ont du sang sur les mains ». D’autres, à l’in­verse, se fé­li­citent d’être, disent-ils, « entre nous ». « En vé­ri­té, tout est fait pour qu’on se ra­di­ca­lise », dit l’un, tan­dis qu’un autre, pla­cé « chez les ir­ré­cu­pé­rables » (NDLR : à Lille), se ré­jouit d’avoir « sport trois fois par se­maine ». Un au­mô­nier mu­sul­man s’in­quiète d’un risque « d’hé­roï­sa­tion ». Un ma­gis­trat, lui, de ce­lui de « ren­for­cer les ré­seaux de so­li­da­ri­té » entre ces per­sonnes…

Des pro­grammes dis­pa­rates

Ate­lier d’es­crime thé­ra­peu­tique ou d’écri­ture, groupe de ré­flexion théo­lo­gique, en­tre­tiens ré­gu­liers avec les bi­nômes de sou­tien com­po­sés d’un édu­ca­teur et d’un psy­cho­logue : une grande au­to­no­mie a été lais­sée aux équipes lo­cales des UD pour dé­fi­nir le con­te­nu des pro­grammes sup­po­sés conduire à « dé­ra­di­ca­li­ser » ou « désen­ga­ger » les dé­te­nus, constate le CGL­PL. En amont, quelques « re­cherches-ac­tions » ont été conduites, dont l’une, à Fresnes, en­tend four­nir « un ma­nuel et une pra­tique mo­dé­li­sable » à la Di­rec­tion de l’ad­mi­nis­tra­tion pé­ni­ten­tiaire. A voir… Pour l’heure, là en­core, « il n’y a pas de re­cette mi­racle ». Pis, sur fond « de grandes dis­pa­ri­tés » voire d’« im­pro­vi­sa­tions », cer­tains dé­te­nus sont lais­sés dans « un grand désoeu­vre­ment ». * www.cgl­pl.fr.

Cinq uni­tés dé­diées au re­grou­pe­ment de dé­te­nus ra­di­ca­li­sés ont été mises en place entre jan­vier et mars.

Mi­chel Ney­ret, qui a ef­fec­tué huit mois de dé­ten­tion pro­vi­soire, a éco­pé d’une peine amé­na­geable qui lui per­met de ne pas re­tour­ner en pri­son.

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