« Au­jourd’hui, c’est pour mon fils que j’ai peur »

Jean-Fran­çois Ber­nard,

Aujourd'hui en France - - SPORTS - Li­moges (Haute-Vienne) De nos en­voyés spé­ciaux Pro­pos re­cueillis par OLI­VIER FRAN­ÇOIS

IL A ÉTÉ L’AU­TEUR d’un ex­ploit re­ten­tis­sant, il y a vingt-neuf ans, en sur­clas­sant tous ses ri­vaux pour s’im­po­ser lors du contre-la-montre sur les pentes du mont Ven­toux, qui ac­cueille­ra le Tour le 14 juillet pro­chain. Jean-Fran­çois Ber­nard avait ter­mi­né troi­sième de l’épreuve cette an­née-là. L’an­cien cham­pion a éga­le­ment été équi­pier de Ber­nard Hi­nault, ce­lui de Greg LeMond lors de son suc­cès en 1986, puis le lieu­te­nant de Mi­guel In­du­rain, quin­tuple vain­queur (de 1991 à 1995). Re­con­ver­ti en con­sul­tant de­puis sa re­traite spor­tive — il in­ter­vient au­jourd’hui sur France In­fo —, le Bour­gui­gnon de 54 ans nous dé­voile ses plus grandes émo­tions du­rant les trente an­nées qu’il a pas­sées au contact de la course. Quel est votre plus grand sou­ve­nir du Tour ? JEAN-FRAN­ÇOIS BER­NARD. Pa­ra­doxa­le­ment, c’est quand je suis pas­sé de l’autre cô­té de la bar­rière. J’ai ar­rê­té ma car­rière en 1995 après dix par­ti­ci­pa­tions et j’ai dé­cou­vert un monde que je ne soup­çon­nais pas. Ce­la m’a fait un choc. Toute cette vie qui se dé­roule à cô­té des cou­reurs qui ne voient rien d’autre que le par­cours et leur hô­tel. Le Tour, c’est une ville qui se dé­place tous les jours ! Tout m’a éton­né, ces ki­lo­mètres de câbles par­tout, les tech­ni­ciens qui s’af­fairent sans cesse… Quel est le plus grand ex­ploit au­quel vous ayez as­sis­té ? C’est dif­fi­cile d’en res­sor­tir un. J’ai cou­ru avec Ber­nard Hi­nault, Greg LeMond et Mi­guel In­du­rain, donc j’ai été ser­vi. Je suis un pri­vi­lé­gié. Il me re­vient aus­si l’échap­pée vic­to­rieuse de Thier­ry Ma­rie en 1991 (NDLR : 234 km l ors de l’étape Ar­rasLe Havre). Tout le monde me parle de ma per­for­mance au Ven­toux. Je le com­prends, car c’est un en­droit my­thique et il suf­fit d’y ga­gner pour mar­quer l’his­toire, mais en ce qui me concerne, je re­tiens plus mon suc­cès dans le contre-la-montre de Di­jon quelques jours plus tard, où j’ai bat­tu Roche et Del­ga­do, les deux pre­miers au clas­se­ment gé­né­ral. Quelle a été votre plus grande joie ? La plus exal­tante, c’est ma pre­mière vic­toire d’étape à Gap, en 1986, alors que j’étais néo­pro. Je dé­cou­vrais le Tour. Tout était neuf. Tout était beau. On ne me­sure rien à ce mo­ment-là. On se laisse al­ler. Quelle a été votre plus grande peine ? La mort de Fa­bio Ca­sar­tel­li en 1995 dans la des­cente du Por­tet-d’As­pet (NDLR : un col py­ré­néen). Moi, j’étais en fin de car­rière, je pre­nais moins de risques. J’étais vingt places der­rière lui dans le pe­lo­ton quand il a chu­té. Après, il y a mes deux aban­dons e n 1 988 e t 1 990. C’est tou­jours très mal vé­cu, quand on s’est ali­gné au dé­part. Quelles ont été vos plus grandes peurs ? Un jour, en 1987, avec Jean-Re­né Ber­nau­deau, on a fait la des­cente d’un col à bloc. On était à la li­mite. Après, il y a une autre forme d’ap­pré­hen­sion, c’est de ne pas être ca­pable de re­ve­nir à son meilleur ni­veau quand on est bles­sé. Au­jourd’hui, c’est pour mon fils Ju­lien que j’ai peur. Il vient de pas­ser pro chez Trek et, quand je sais qu’il est en mon­tagne, je souffle une fois qu’il est ar­ri­vé en bas de la des­cente. Quel est le plus grand pro­blème au­quel vous ayez été confron­té ? La pres­sion. Dans le Tour, tout est mul­ti­plié par 10. C’est une clas­sique tous les jours. La dif­fi­cul­té, c’est de res­ter concen­tré à 100 % sur les trois se­maines de l’épreuve. C’est ce qui fait la dif­fé­rence entre les bons et les très bons. Il est très dur d’être tou­jours là, de ne ja­mais faire d’er­reur. Ce­la a tou­jours re­pré­sen­té un pro­blème pour moi. Quel est se­lon vous le plus grand cham­pion du Tour ? C’est Ber­nard Hi­nault. J’ai com­men­cé avec lui, et il m’a ap­pris plein de choses. J’ai trou­vé dom­mage qu’il ar­rête en 1986. S’il avait été avec moi un an plus tard, je n’au­rais peut-être pas fi­ni troi­sième. En­suite, il y a eu Mi­guel In­du­rain, un sei­gneur qui se pré­oc­cupe en­core au­jourd’hui quand il croise ses an­ciens co­équi­piers de sa­voir comment ils vont. Quel est le plus grand per­son­nage que vous ayez croi­sé ? En de­hors des cham­pions, je pense que c’est Fé­lix Lé­vi­tan (NDLR : di­rec­teur de la course de 1962 à 1987, mort en 2007). Son au­to­ri­té m’a mar­qué.

« La dif­fi­cul­té sur le Tour est de res­ter concen­tré à 100 % sur les trois se­maines »

Gran­ville (Manche), lun­di. Jean-Fran­çois Ber­nard, 54 ans, suit dé­sor­mais le Tour comme con­sul­tant, no­tam­ment pour France In­fo. L’an­cien cham­pion avoue stres­ser lorsque son fils Ju­lien, lui aus­si cou­reur et pas­sé pro ré­cem­ment chez Trek, des­cend des cols.

Mont Ven­toux (Vau­cluse), 19 juillet 1987. Jean-Fran­çois Ber­nard s’em­pare du maillot jaune après sa vic­toire d’étape.

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