Smail et Na­ce­ra, en quête de ré­pa­ra­tion

VIC­TIMES. Pour per­ce­voir les in­dem­ni­tés que leur a al­louées la jus­tice, un couple gra­ve­ment brû­lé suit un che­min de croix.

Aujourd'hui en France - - FAITS DIVERS - Na­ce­ra Smail LOUISE COLCOMBET

COMME TOUS LES JOURS, il s’est ins­tal­lé tout au fond de son bar-res­tau­rant, tel une vi­gie qui, pour­tant, ne peut que dres­ser cet amer constat : « C’est vide. Vide. Avant l’ac­ci­dent, on tour­nait à 80 cou­verts par jour… », se la­mente Smail Mo­kraoui. « L’ac­ci­dent » : der­rière l’eu­phé­misme se cache un drame sans fin dont Smail, 60 ans, et son épouse Na­ce­ra, 50 ans, portent les stig­mates dans leur chair.

Le 17 fé­vrier 2012 au soir, en plein ser­vice à l’Arif Ca­fé (XIVe), le couple avait été as­per­gé d’es­sence et brû­lé vif par un homme ca­gou­lé agis­sant par ven­geance dans le cadre d’une af­faire qui concer­nait en réa­li­té leur fils aî­né. Condam­né à vingt ans de pri­son en oc­tobre 2014 pour ten­ta­tive d’as­sas­si­nat, mais aus­si à leur ver­ser 3,4 M€, l’homme n’est pas sol­vable. Dans ce cas, c’est l’Etat, à tra­vers le Fonds de ga­ran­tie créé en 1977 (FGTI), qui prend le re­lais — une pro­cé­dure qui n’a pour­tant rien d’au­to­ma­tique et qui peut, comme pour les Mo­kraoui, s’éter­ni­ser. De fait, le couple, qui a pas­sé plus de quatre mois dans le co­ma et dont le corps a été brû­lé sur plus de 50 %, n’a tou­ché jus­qu’ici que 200 000 € de pro­vi­sion. « Ça peut pa­raître beau­coup, mais tout a dé­jà été ab­sor­bé dans nos dé­penses de san­té », dé­taille Na­ce­ra, qui es­père ob­te­nir une ral­longe sub­stan­tielle, au­jourd’hui, de la part de la Com­mis­sion d’in­dem­ni­sa­tion des vic­times d’in­frac­tion (Ci­vi), l’au­to­ri­té qui fixe les mon- tants al­loués par le Fonds de ga­ran­tie. « Dans le cas des Mo­kraoui, la dif­fi­cul­té vient no­tam­ment du fait que leur état de san­té n’est pas conso­li­dé, c’est-à-dire sta­bi­li­sé, dé­taille leur avo­cate Me Anne-Claire Le Jeune. La Ci­vi, qui n’est d’ailleurs pas te­nue de suivre la cour d’as­sises dans les mon­tants ac­cor­dés, ne peut donc pas en­core dé­ci­der d’une somme dé­fi­ni­tive. Néan­moins, vu l ’ i mpor­tance du pré­ju­dice, on au­rait tout de même pu es­pé­rer qu’elle se montre un peu plus gé­né­reuse en at­ten­dant… », sou­pire l’avo­cate, qui, lors de la der­nière au­dience de­vant la Ci­vi, le mois der­nier, a te­nu à faire té­moi­gner ses clients.

« Je ne qué­mande pas d’ar­gent, ce que je veux, c’est avoir les moyens de me re­cons­truire… » « J’étais un mec nor­mal. Au­jourd’hui je suis un brû­lé, un homme sans oreilles, un monstre ! »

« J’ai eu le sen­ti­ment de me faire ju­ger, se sou­vient Na­ce­ra. Moi je ne qué­mande pas d’ar­gent, ce que je veux, c’est avoir les moyens de me re­cons­truire… les dé­pas­se­ments d’ho­no­raires, les nuits à la cli­nique, l es pro­thèses d’oreilles à 8 000 €, tout ça n’est pas pris en charge. » Celle à qui les mé­de­cins ont réus­si à res­ti­tuer la fi­nesse de son vi­sage, ne tient même plus le compte des in­ter­ven­tions qu’elle a dé­jà dû su­bir. « Rien que pour le cou, j’en suis à cinq, mais comme la peau se ré­tracte, il va peut-être fal­loir re­com­men­cer », souffle-t-ell e. Elle a dû r epous­ser, entre autres, celle qui lui tient le plus à coeur : la poi­trine. Après 36 opé­ra­tions sur tout le corps, Smail, lui, ai­me­rait en­fin re­ti­rer ce bon­net qui le pré­serve des re­gards in­dé­li­cats… « J’étais un mec nor­mal. Au­jourd’hui je suis un brû­lé, un homme sans oreilles, un monstre ! » lâ­chet-il, écoeu­ré. Plus que cette ap­pa­rence qu’il ne sup­porte plus, Smail vou­drait aus­si pou­voir dé­mé­na­ger. Le drame a fait ex­plo­ser son couple. Or, faute de moyens, il doit en­core co­ha­bi­ter avec son épouse dans l’ap­par­te­ment si­tué… juste au-des­sus du bar. Un lieu où il s’est vu mou­rir, source de ré­mi­nis­cence per­pé­tuelle de l’agres­sion… mais aus­si l’oeuvre de sa vie, qui, mal­gré la re­prise par son fils ca­det, pé­ri­clite. « Je ne peux même pas payer l’Urs­saf, les im­pôts. Je vou­drais ré­gler mes dettes et par­tir, en­fin ! » s’agace-t-il. Un voeu par­ta­gé par Na­ce­ra, au nom de ce fils de 24 ans qui a tout lâ­ché pour ten­ter de sau­ver l’af­faire fa­mi­liale. « C’est notre com­bat, sou­pire-t-elle, mais, au fond, c’est sa vie à lui qu’on est en train de gâ­cher. »

Pa­ris (XIVe), mar­di. Smail et sa femme ont été as­per­gés d’es­sence et brû­lés vifs par un homme qui vou­lait ven­ger sa soeur, agres­sée par le fils aî­né du couple.

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