Suicides à France Té­lé­com : le pro­cès se pro­file

DROIT SO­CIAL. Le par­quet de Pa­ris de­mande le ren­voi de­vant la jus­tice de l’en­tre­prise et de trois de ses an­ciens di­ri­geants pour har­cè­le­ment mo­ral.

Aujourd'hui en France - - ÉCONOMIE - ODILE PLICHON

C’EST UNE PRE­MIÈRE en France. Après sept ans d’une ins­truc­tion fleuve, le par­quet de Pa­ris vient de de­man­der le ren­voi en pro­cès pour har­cè­le­ment mo­ral de France Té­lé­com (de­ve­nu Orange en 2013). Son ex-PDG Di­dier Lom­bard, ain­si que son nu­mé­ro 2 Louis-Pierre Wenes, et Oli­vier Bar­be­rot, son DRH, sont éga­le­ment ren­voyés pour har­cè­le­ment mo­ral. Tous trois sont soup­çon­nés d’avoir mis en place entre 2007 et 2009 une po­li­tique de dé­sta­bi­li­sa­tion des sa­la­riés qui s’était sol­dée par une cin­quan­taine de suicides, dont 35 pour les seules an­nées 2008 et 2009. En outre, quatre cadres de l’en­tre­prise de­vraient ré­pondre de com­pli­ci­té de har­cè­le­ment mo­ral. Il ap­par­tient au juge d’ins­truc­tion de suivre ou non ces ré­qui­si­tions, en or­don­nant un pro­cès ou en pro­non­çant un non-lieu. Orange, par la voix d’un porte-pa­role, y a vu une « étape nor­male de la pro­cé­dure », qui « ne pré­sume pas de la dé­ci­sion du juge ». Sol­li­ci­tée, l’avo­cate de l’en­tre­prise, Me Clau­dia Che­ma­rin, ne nous a pas ré­pon­du.

Rou­leau com­pres­seur

Un pro­cès se­rait em­blé­ma­tique : c’est la pre­mière fois qu’une en­tre­prise de cette taille se­rait ju­gée pour har­cè­le­ment mo­ral. « Le ju­ge­ment dé­fi­ni­tif est at­ten­du par tous les sa­la­riés, les syn­di­cats, mais aus­si les DRH des en­tre­prises de France », sou­ligne JeanC­laude Del­genes, le pa­tron du ca­bi­net Tech­no­lo­gia, qui avait été choi­si en pleine crise pour trou­ver une is­sue.

« Que le par­quet n’ait pas re­te­nu l’homicide in­vo­lon­taire ou la mise en dan­ger de la vie d’au­trui n’est pas grave », es­time Ch­ris­tian Pi­geon, de SUDPTT — le pre­mier syn­di­cat à avoir por­té l’af­faire en jus­tice, « l’im­por­tant, c’est que les res­pon­sables de l’époque passent de­vant un tri­bu­nal, comme tout un cha­cun, et que la mé­moire de ces sa­la­riés soit en­fin sa­luée. » L’ins­truc­tion ne re­proche pas à la di­rec­tion sa dé­ci­sion de ré­or­ga­ni­ser l’en­tre­prise, mais d’avoir mis en place une stra­té­gie ver­sion rou­leau com­pres­seur pour at­teindre ses ob­jec­tifs et ré­pondre au double dé­fi de la pri­va­ti­sa­tion et des nou­velles tech­no­lo­gies.

« En 2007, je fe­rai les dé­parts d’une fa­çon ou d’une autre, par la fe­nêtre ou par la porte », avait lâ­ché Di­dier Lom­bard, de­vant des cadres di­ri­geants de France Té­lé­com. Réor­ga­ni­sa­tions, mo­bi­li­tés for­cées, sur­charges d’ob­jec­tifs se sont suc­cé­dé, créant « un cli­mat pro­fes­sion­nel an­xio­gène », se­lon une source proche de l’en­quête. A maintes re­prises, les syn­di­cats du groupe, comme l’ins­pec­tion du tra­vail, ont sou­li­gné la « bru­ta­li­té » de ces mé­thodes, sans être en­ten­dus.

La loi, en France, dé­crète que qui­conque har­cèle au­trui « par des pro­pos ou com­por­te­ments ré­pé­tés ayant pour ob­jet ou pour ef­fet une dé­gra­da­tion des condi­tions de tra­vail » peut être pu­ni de deux ans d’em­pri­son­ne­ment et de 30 000 € d’amende. Beaucoup de sa­la­riés, et de fa­milles de vic­times es­pèrent se re­trou­ver en­fin face à Di­dier Lom­bard au tri­bu­nal. En mars 2010, ce der­nier avait quit­té le groupe, à la suite du scan­dale sus­ci­té par ses pro­pos. Le di­ri­geant avait évo­qué une « mode du sui­cide ».

Di­dier Lom­bard, ex-PDG de France Té­lé­com qui a quit­té ses fonc­tions en pleine tem­pête, pour­rait être ju­gé pour har­cè­le­ment mo­ral au cô­té de son an­cien nu­mé­ro 2 et du DRH.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.