Des­champs, un ro­man à suc­cès

Aujourd'hui en France - - LA UNE - HA­ROLD MARCHETTI (AVEC CH­RIS­TOPHE BÉRARD, O.B. ET C.G.)

UN JOUR, dans « l’Hu­ma­ni­té », Mi­chel Pla­ti­ni pro­non­ça cette phrase ai­gui­sée qui froisse l’or­gueil : « Di­dier fait par­tie de ces joueurs utiles, mais qui ne res­te­ront pas dans l’his­toire des grands foot­bal­leurs. » On me­sure mieux ce ma­tin, à l’aube de la fi­nale de l’Eu­ro 2016, la na­ture hâ­tive et quelque peu oi­seuse des as­ser­tions de l’an­cien pa­tron de l’UEFA. Car, en sport au moins, le pal­ma­rès consti­tue une oeuvre en soi. Et, sur le plan des tro­phées, Des­champs a éclair­ci la concur­rence. De­puis un quart de siècle, le suc­cès, im­pri­mé dans son ADN, es­corte cha­cun de ses pas. Et même un peu plus tôt.

A Bayonne, l’en­fance d’un chef

A 11 ans, ce ga­min au goût pro­non­cé pour l’ef­fort phy­sique et le dé­pas­se­ment de soi de­vient en ef­fet cham­pion de France sco­laire (sur 1 000 m) et prouve dé­jà qu’à cet âge-là il exècre l’échec. « Je dé­tes­tais perdre, avouait- i l voi l à quelque temps. Jouer pour jouer, ça ne m’in­té­res­sait pas. J’étais hor­rible. Je pi­quais des crises. Mauvais joueur ? Plus que ça en­core… » Vincent Et­che­to, l’ac­tuel en­traî­neur des rug­by­men de l’Avi­ron bayon­nais, a cô­toyé Des­champs sur les ter­rains de… foot­ball à la fin des an­nées 1970. Il pose un avis au­to­ri­sé sur le su­jet. « Il était im­pres­sion­nant, car il était au-des­sus des autres. Mais il vou­lait d’abord ga­gner. Sans ça, le ta­lent ne sert à rien. Il n’est pas ar­ri­vé à son ni­veau par ha­sard. » Par­ti à Nantes quelques an­nées plus tard, Des­champs se sin­gu­la­rise tou­jours sur les bords de l’Erdre par cette âme de com­pé­ti­teur. Ro­bert Bud­zyns­ki, di­rec­teur spor­tif des Ca­na­ris pen­dant trente-cinq ans, confie : « Di­dier est ca­pable de lais­ser tom­ber ou de ne pas s’en­ga­ger dans une par­tie de cartes s’il sent que ça ne le fe­ra pas ! Il ne veut pas seule­ment jouer pour jouer, mais pour s’im­po­ser. Quand je l’ai vu pour la première fois avec la sé­lec­tion du Sud-Ouest, même dans les pe­tits jeux à 4 contre 4, il vou­lait ga­gner et rien d’autre ! »

Les an­nées 1990, un hymne à la vic­toire

Mais c’est vé­ri­ta­ble­ment à Mar­seille, où il est trans­fé­ré à l’au­tomne 1989, à 21 ans, pour 17 mil­lions de francs (un peu plus de 2,5 M€) qu’il entre dans une autre di­men­sion. Pour mé­moire, sa co­ha­bi­ta­tion avec Ber­nard Ta­pie se ré­vèle d’abord com­plexe, au point d’être prê­té à Bor­deaux. Au prin­temps 1991, l’om­ni­po­tent pré­sident pho­céen en­tend même le trans­fé­rer au PSG. Alors, DD prend son té­lé­phone et ap­pelle son boss, l’un des as cha­ris­ma­tiques de la mit­ter­ran­die. En une heure d’ar­gu­men­ta­tion, il in­flé­chit sa po­si­tion. « Il m’a dé­mon­tré une force mo­rale in­croyable quand je l’avais en­voyé à Bor­deaux parce qu’il m’avait dé­çu, ob­serve Ta­pie. Il m’avait dit : Je re­vien­drai et vous ver­rez que vous avez eu tort. Il est re­ve­nu et j’ai eu tort. Je l’ai nom­mé ca­pi­taine de l’OM. Dans ce mi­lieu, on est ju­gé et pré­ju­gé. Et il faut être fort quand on tra­verse des pé­riodes sombres. Di­dier a eu cette per­sé­vé­rance. Seuls les grands ré­sistent aux tem­pêtes. Il en fait par­tie. Ce mec, on le ré­sume en une phrase : Je ne lâche ja­mais. Il sait que notre monde est in­juste et que tout s’ou­blie. Mais il ré­siste. »

Des­champs a ou­vert bien des voies. Le 26 mai 1993, il a été, avec Mar­seille, le pre­mier ca­pi­taine du foot­ball fran­çais à rem­por­ter la Ligue des cham­pions (1-0 contre l’AC Mi­lan). Cet es­prit de ga­gnant, il l’étoffe en­core de l’autre cô­té des Alpes, quand il re­joint Mar­cel­lo Lip­pi à la Ju­ven­tus Tu­rin. « On ne de­vient pas lea­deur du jour au len­de­main, nous rap­pe­lait-il ré­cem­ment. Ça se dé­ve­loppe. Mon pas­sage à l’OM en tant que joueur m’a ai­dé, tout comme mes cinq ans en Ita­lie, où c’est le pain quo­ti­dien ! Il faut conta­mi­ner ceux qui l’ont un peu moins. A qua­li­tés égales, le men­tal est fon­da­men­tal dans le foot de haut ni­veau. »

Du ter­rain au banc, la même réus­site

Cham­pion du monde en 1998, il tire sa ré­vé­rence in­ter­na­tio­nale après le suc­cès à l’Eu­ro 2000. Un an plus tard, il rac­croche sans cil­ler ses cram­pons pour em­bras­ser le mé­tier d’en­traî­neur. Avant sa prise de fonc­tion à Mo­na­co, en juin 2001, il tient ce dis­cours sans équi­voque : « J’ai à trans­mettre aux joueurs le beau mes­sage de la vic­toire. Je ne viens pas ici pour par­ti­ci­per. Je viens pour ga­gner des matchs, le plus de matchs pos­sible. » En prin­ci­pau­té, il rafle la Coupe de la Ligue en 2003 et se hisse en fi­nale de la Ligue des cham­pions un an plus tard. Par­tout où il a tra­vaillé, le tech­ni­cien Des­champs a réus­si. Par­tout où il est pas­sé, il a trou­vé des so­lu­tions. A Mo­na­co d’abord, à la Juve en­suite, qu’il fait re­mon­ter en Se­rie A en 2007, à Mar­seille, en­fin, avec six titres à la clé. Trois clubs, trois contextes, trois am­bi­tions, trois aven­tures et des dé­fis pour­tant très dif­fé­rents les uns des autres.

Sous ses ordres à Mo­na­co, puis à Mar­seille, Edouard Cis­sé té­moigne : « Il y a eu un avant et un après-Des­champs pour moi, in­siste l’an­cien mi­lieu pa­ri­sien. Avant, je jouais au foot. Avec lui, j’ai ap­pris qu’il fal­lait ga­gner des matchs. Le culte de la vic­toire, d’autres coachs m’en ont par­lé, mais lui me l’a trans­mis au quo­ti­dien par ses dis­cours et ses choix. Il m’a fait me po­ser les bonnes ques­tions et réa­li­ser que, ce qui res­tait, c’était le pal­ma­rès. En plus, c’est un en­traî­neur qui a l’in­tel­li­gence de te faire pas­ser très vite à autre chose après un re­vers. Il reste tou­jours po­si­tif. » Ber­nard Ta­pie, au­quel DD a ren­du hom­mage après le Mon­dial 1998, ac­cen­tue le trait et se montre tout aus­si di­thy­ram­bique. « Il sait va­lo­ri­ser les points forts et faire pas­ser pour né­gli­geables les points faibles. C’est ce qu’il a fait avec l’équipe de France qui n’est ob­jec­ti­ve­ment pas la plus Nais­sance : le 15 oc­tobre 1968 à Bayonne (Py­ré­nées-At­lan­tiques). Clubs suc­ces­sifs. Comme joueur : Nantes, Mar­seille, Bor­deaux, Mar­seille, Ju­ven­tus Tu­rin, Chel­sea, Va­lence. Comme en­traî­neur : Mo­na­co, Ju­ven­tus, Mar­seille. Sé­lec­tion­neur de l’équipe de France de­puis 2012. Pal­ma­rès. Comme joueur : cham­pion de France (1990, 1992). Cham­pion d’Ita­lie (1995, 1997, 1998). Coupe d’Ita­lie 1995, Su­per­coupe d’Ita­lie (1995, 1997), Coupe d’An­gle­terre 2000. Cham­pion du monde 1998, cham­pion d’Eu­rope 2000. Comme en­traî­neur : cham­pion de France (2010). Cham­pion d’Ita­lie en Se­rie B (2007). Coupe de la Ligue (2003 , 2010, 2011, 2012. Tro­phée des cham­pions (2011, 2012). En cas de suc­cès face au Por­tu­gal ce soir, Di­dier Des­champs de­vien­dra le pre­mier à rem­por­ter l’Eu­ro comme joueur et comme en­traî­neur. L’Al­le­mand Ber­ti Vogts, sé­lec­tion­neur de l’équipe d’Al­le­magne cham­pionne d’Eu­rope en 1996, fi­gu­rait dans le groupe de joueurs sa­cré en 1972, mais il n’était pas en­tré en jeu dans le tour­noi fi­nal. EN IMAGES Chaude am­biance au­tour des Bleus forte. Et ar­rê­tez de par­ler de sa sup­po­sée chance. Il a eu son lot d’em­merdes ! Mais, à part l’Ita­lien Conte, c’est ce­lui qui a fait pro­gres­ser son équipe quand d’autres fai­saient n’im­porte quoi. »

Même au pa­del, il ne lâche rien

le­pa­ri­sien.fr Une der­nière anec­dote ré­sume le tem­pé­ra­ment du Basque. Du­rant sa deuxième pé­riode mar­seillaise (2009 à 2012), « l’ar­chi­tecte des Bleus », se­lon Hu­go Llo­ris, a dé­cou­vert le pa­del, ce sport de ra­quette s’exer­çant en double. « Dès qu’il avait une heure libre, il ve­nait jouer, ra­conte Ja­cky Bar­nault, pré­sident du club de pa­del de Cas­sis. Comme il était un peu stres­sé à l’OM, ça lui fai­sait beau­coup de bien. Il se dé­fou­lait, était comme un fou. Il ne vou­lait pas perdre. D’ailleurs, i l s’ i mpo­sait t out l e temps… » Dans son ar­moire à tro­phées, où l’on re­cense les ré­com­penses les plus pres­ti­gieuses, celles qui peu­plaient sans doute ses rêves d’en­fant, la coupe Hen­ri-De­lau­nay, ce soir, ne dé­pa­reille­rait pas. « Il n’y a rien de plus beau que ga­gner », ré­su­mait hier le sé­lec­tion­neur. On ne se re­fait pas…

Stade de France (Saint-De­nis), le 10 juin. Le sé­lec­tion­neur Di­dier Des­champs est un me­neur d’hommes hors pair qui voue un vé­ri­table culte à la vic­toire. VIDÉO Des­champs, Llo­ris et Sa­gna prennent l’hé­li­co­ptère

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