Le chien meurt, le maître pleure

ANI­MAL DE COM­PA­GNIE. Le so­cio­logue Mi­chel Fize lève, à tra­vers un livre très per­son­nel, le ta­bou du cha­grin oc­ca­sion­né par la dis­pa­ri­tion d’un fi­dèle com­pa­gnon. Un mal-être ré­pan­du.

Aujourd'hui en France - - ACTUALITÉ - CH­RIS­TEL BRIGAUDEAU

DANS L’AP­PAR­TE­MENT de Mi­chel Fize, en­com­bré de livres et de do­cu­ments po­sés dans des boîtes à chaus­sures, la dé­co­ra­tion a chan­gé ces der­niers mois. Une pe­luche de la­bra­dor a pris place sur le ca­na­pé du sa­lon. Scot­chés un peu par­tout sur les rayon­nages de la bi­blio­thèque, des por­traits im­pri­més sur du simple pa­pier blanc du­pliquent le re­gard d’un chien, son chien, Will, qui l’a sui­vi par­tout pen­dant huit ans, avant de mou­rir il y a quinze mois.

Une dis­pa­ri­tion vé­cue comme un drame ab­so­lu par le so­cio­logue au CNRS, spé­cia­liste de la jeu­nesse. « Je n’au­rais ja­mais ima­gi­né qu’on puisse res­sen­tir un tel cha­grin pour un ani­mal », confie-t-il. De cette si­dé­ra­tion, il a fait un livre*, qui vient de pa­raître. On y dé­couvre une pas­sion tran­quille entre le maître et la bête, vé­cue sans y pen­ser jus­qu’au jour où la mort a rom­pu l’équi­libre. On y lit aus­si une émo­tion dé­bor­dante. Quitte à en dé­con­cer­ter quelques-uns qui, dans son en­tou­rage, lui re­com­man­daient de moins s’épan­cher, Mi­chel Fize per­siste et signe : il vit le deuil de son chien. Une souf­france ré­pan­due, mais en­core lar­ge­ment mal com­prise (lire ci-des­sous).

Comme le so­cio­logue qu’il est, le pro­prié­taire meur­tri a consi­gné ses tour­ments dans un car­net. Il constate avoir da­van­tage san­glo­té pour Will que pour ses pa­rents, qu’il a per­dus jeune, quand il était en­core rem­pli de « cette édu­ca­tion se­lon la­quelle un homme ne pleure pas, ex­plique-til. J’ai res­sen­ti pour mon chien un cha­grin qui res­semble à tous ceux que, dans ma vie, je n’ai pas li­bé­rés. Le cha­grin est la gran­deur de l’homme, pas son dé­clin ».

Mi­chel Fize af­firme qu’il au­rait « vo­lon­tiers don­né quelques an­nées » de son exis­tence pour pro­lon­ger celle de son chien. « Will était un ani­mal apai­sant, une pré­sence. Il n’était pas ex­tra­or­di­naire, i l ét ai t i nfou­tu d’ou­vrir une porte, mais j’ai vé­cu avec lui un état simple et per­ma­nent, ra­conte-t-il. Le chien est un en­fant éter­nel. C’est la fi­dé­li­té et la gen­tillesse to­tale. » Une ré­vé­la­tion pour cet homme de 65 ans, qui n’avait ja­mais eu de bête avant d’adop­ter celle-ci dans un re­fuge, sur une idée de son fils. Jusque-là, l’ani­ma­li­té consis­tait pour lui en des sou­ve­nirs d’en­fance, des vacances à la cam­pagne où la bête est moins ai­mée qu’uti­li­sée. « Je me sou­viens qu’on avait deux la­pins, Na­po­léon et Bo­ni­face. Un jour, on les a man­gés, je l’ai très mal vé­cu. »

Will est d’abord le com­pa­gnon de son fils. Mais il entre pro­gres­si­ve­ment dans le quo­ti­dien de l’in­tel­lec­tuel : il est là, cou­ché sur une cou­ver­ture quand il écrit ses livres à son bureau, il l’ac­com­pagne cher­cher la presse au kiosque, s’as­soit avec lui au ca­fé. On l’ar­rê­te­ra « 12 000 fois en huit ans », es­time-t-il, pour lui dire et ré­pé­ter à quel point son chien est beau. « Will n’est ja­mais res­té seul plus de deux heures d’af­fi­lée sans nous. Quand j’y ré­flé­chis, je me de­mande si ce n’est pas moi qui, fi­na­le­ment, lui te­nais com­pa­gnie… »

Au­jourd’hui, Mi­chel Fize n’en­vi­sage pas en­core d’avoir un autre ani­mal, même s’il a, ces der­niers mois, « pas­sé un temps fou sur des sites In­ter­net à re­gar­der des pho­tos de chiens à adop­ter », confie-t-il, al­lant jus­qu’à Cler­mont-Fer­rand « pour voir un la­bra­dor qui res­sem­blait à Will ». Pour com­bler le vide, Mi­chel Fize pense à autre chose : il a dé­ci­dé de s’en­ga­ger, à corps per­du, dans la cause ani­male.

« Je n’au­rais ja­mais ima­gi­né qu’on puisse res­sen­tir un tel cha­grin pour un ani­mal »

* LGO Edi­tions, 14 €. ,

Le so­cio­logue Mi­chel Fize a vé­cu la dis­pa­ri­tion de son ani­mal de com­pa­gnie, le la­bra­dor Will, comme un drame ab­so­lu.

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