Bré­ti­gny, trois ans après…

FER­RO­VIAIRE. Le dé­raille­ment meur­trier de Bré­ti­gny (Es­sonne), le 12 juillet 2013, a mis en lu­mière la vé­tus­té du ré­seau fran­çais. Les in­ves­tis­se­ments mas­sifs ef­fec­tués de­puis n’ont pas suf­fi à rat­tra­per le re­tard ac­cu­mu­lé.

Aujourd'hui en France - - ÉCONOMIE - VINCENT VÉRIER V.V.

LE RÉ­SEAU FER­RO­VIAIRE fran­çais est-il sûr ? Trois ans jour pour jour après le dé­raille­ment d’un train In­ter­ci­tés en gare de Bré­ti­gny-surOrge (Es­sonne) qui a fait sept morts et une tren­taine de bles­sés, la ques­tion est tou­jours d’ac­tua­li­té. Pour­tant, de­puis le drame, ja­mais l’Etat et la SNCF n’ont dé­blo­qué au­tant de moyens fi­nan­ciers pour en­tre­te­nir les voies fer­rées. En 2015, ce sont ain­si 4,7 Mds€ qui ont été in­ves­tis dans leur main­te­nance et leur ré­no­va­tion. Ré­sul­tat, 1 500 chan­tiers réa­li­sés, 1 000 km de voies re­nou­ve­lés et 400 ai­guillages rem­pla­cés. Et, pour 2016, le bud­get passe à 4,9 Mds€.

Après des an­nées de sous-in­ves­tis­se­ments cou­pables, l’Etat stratège et l’en­tre­prise pu­blique semblent donc en­fin prendre la me­sure du pro­blème. En t out cas sur l e pa­pier. Car l’en­quête ju­di­ciaire ou­verte après le drame des­sine une autre réa­li­té. Les nom­breuses écoutes té­lé­pho­niques réa­li­sées à la de­mande des juges d’ins­truc­tion ré­vèlent en ef­fet qu’un an après le drame, en juin 2014, la main­te­nance sur le sec­teur de Bré­ti­gny est en­core loin d’être sa­tis­fai­sante.

Au té­lé­phone, un cadre de la SNCF confie à un de ses col­lègues que le ser­vice com­mu­ni­ca­tion l’a in­for­mé de la ve­nue de quelques journalistes sur le sec­teur de Bré­ti­gny. Il s’agit de pré­sen­ter ce qui a été mis en place de­puis le 8 oc­tobre 2013 et le lan­ce­ment de Vi­gi­rail, un pro­gramme de mo­der­ni­sa­tion de la main­te­nance. « J’ai dit : Je pense que ça n’est pas une bonne idée, ra­conte le che­mi­not. […] Vi­gi­rail, le wa­gon sim (NDLR : en­gin char­gé d’ins­pec­ter au­to­ma­ti­que­ment les voies), on a aban­don­né parce qu’on est en sou­sef­fec­tif. On est in­ca­pable de trai­ter les élé­ments pre­miè­re­ment. Deuxiè-

La moyenne d’âge des voies est de 33 ans en France contre 17 ans en Al­le­magne Les vic­times ré­clament des res­pon­sables

me­ment, les ap­pa­reils de voie qu’il faut chan­ger, on en a cinq de plus l’an pro­chain, on est en train de dire qu’on ne va pas être ca­pable de les faire. Et puis je dis pour cou­ron­ner tout ça, on a eu un qua­si-ac­ci­dent avec deux mecs qui ont failli se faire tuer la se­maine der­nière. »

Une au­tr e é c oute, r é al i s é e à l a mê me p é r i o d e , r é v è l e q u e l’ai­guillage à l’ori­gine de l’ac­ci­dent, chan­gé de­puis, est de nou­veau cas­sé. « Il a été po­sé dans le trou, à l’ar­rache », confie au té­lé­phone un che­mi­not à un col­lègue. Bref, mal­gré l e s moyens a l l o ués par l ’ Et a t , la main­te­nance des voies fer­rées fran­çaises est en­core loin d’être op­ti­male. La dé­mis­sion sur­prise, an­non­cée en fé­vrier, de Jacques Ra­po­port, pa­tron de SNCF Ré­seau, est ve­nue ac­cen­tuer ce constat. Si, of­fi­ciel­le­ment, l’homme res­pon­sable de la main­te­nance des voies in­voque son âge, of­fi­cieu­se­ment, ce dé­part tient plus à un désac­cord avec l’Etat, in­ca­pable de dé­fi­nir sur plu­sieurs an­nées un bud­get pour en­rayer le vieillis­se­ment des voies dont la moyenne d’âge est de 33 ans en France quand elle est de 17 ans en Al­le­magne.

« Il manque 1 Md€ par an, dé­taille Pierre Car­do, qui va quit­ter d’ici quelques jours la pré­si­dence de l’Ara­fer (Au­to­ri­té de ré­gu­la­tion des ac­ti­vi­tés fer­ro­viaires et rou­tières) après un man­dat de six ans. L’Etat est schi­zo­phrène. » Pour les vic­times de l’ac­ci­dent de Bré­ti­gny, pas ques­tion de se conten­ter d’une res­pon­sa­bi­li­té mo­rale de la SNCF. « Nous vou­lons que des in­di­vi­dus ré­pondent de leurs actes, in­siste Thier­ry Gomes, pré­sident de l’as­so­cia­tion de vic­times, qui a per­du ses pa­rents lors du dé­raille­ment. L’en­quête a mon­tré que cer­tains che­mi­nots sa­vaient qu’il y avait des pro­blèmes de main­te­nance et de concep­tion des voies à Bré­ti­gny, mais rien n’a été fait. » Des pro­pos qui font écho à la réunion d’in­for­ma­tion or­ga­ni­sée le 9 mai, à Pa­ris, par les juges d’ins­truc­tion à l’in­ten­tion des vic­times. Se­lon les par­ti­ci­pants, les juges ont clai­re­ment fait sen­tir qu’ils ne sou­hai­taient pas pour­suivre des per­sonnes phy­siques.

Pas de pro­cès avant dé­but 2018

« De­main (NDLR : au­jourd’hui), à 18 h 30, lors de la cé­ré­mo­nie de commémoration or­ga­ni­sée à la gare de Bré­ti­gny, nous au­rons un dis­cours moins pleur­ni­chard que les an­nées pré­cé­dentes, pré­vient Thier­ry Gomes. D’au­tant plus que l’en­quête a mon­tré le rôle am­bi­gu de la SNCF, qui ne col­la­bore pas tou­jours avec la jus­tice. » Un dos­sier proche d’être bou­clé. Mais, le pro­cès ne de­vrait pas in­ter­ve­nir avant dé­but 2018. Dans cette af­faire, la SNCF et RFF (Ré­seau fer­ré de France, de­ve­nu SNCF Ré­seau) ont été mis en exa­men pour ho­mi­cides et bles­sures in­vo­lon­taires. Et trois che­mi­nots de Bré­ti­gny ont été pla­cés sous le sta­tut de té­moin as­sis­té.

Bré­ti­gny (Es­sonne), le 12 juillet 2013. Le dé­raille­ment du train In­ter­ci­tés re­liant Pa­ris-Aus­ter­litz à Li­moges avait fait sept morts et une tren­taine de bles­sés.

Cer­tains usa­gers de la ligne C du RER, in­quiets de l’état des voies, nous ont en­voyé ces clichés. Sur la pho­to de gauche, on voit le dé­raille­ment d’un train le 25 avril à Bré­ti­gny. Sur l’autre, on aper­çoit un bou­lon sor­ti de son sup­port.

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