« La rue est l’es­pace des mâles »

Yves Rai­baud,

Aujourd'hui en France - - LE FAIT DU JOUR - Propos recueillis par C.P.

ME MB R E d u Hau t Con­seil à l’éga­li­té femmes-hommes et géo­graphe à l’uni­ver­si­té Bor­deaux-Mon­taigne, Yves Rai­baud étu­di e de près avec l e CNRS la dis­cri­mi­na­tion dans l’es­pace pu­blic des villes. Quel re­gard por­tez­vous sur l’ini­tia­tive des femmes de Villiers-le-Bel ? YVES RAI­BAUD. Je connais bien le tra­vail qu’y mène l’as­so­cia­tion Genre et ville. Leur ini­tia­tive montre la vo­lon­té des femmes de re­con­qué­rir l’es­pace pu­blic. C’est une ten­dance qui monte. On l’a dé­jà vue à l’oeuvre avec la re­con­quête de ca­fés à Au­ber­vil­liers de­puis 2011 et à Pan­tin ou avec les as­so­cia­tions fé­mi­nistes qui, de­puis deux ou trois ans, luttent contre le har­cè­le­ment dans les tran­sports. Et même tout ré­cem­ment après la Saint-Fir­min à Pam­pe­lune (Es­pagne). La fête qui oc­cupe l’es­pace pu­blic plu­sieurs jours d’af­fi­lée y est le théâtre ré­gu­lier d’agres­sions sexuelles : pour la pre­mière fois cette an­née, on a en­re­gis­tré plus d’une ving­taine de plaintes. Non qu’il y ait eu plus de viols, mais les filles sortent da­van­tage du si­lence contre cet état de fait : la rue, comme la nuit, est l’es- pace des mâles. Elles veulent aus­si y avoir leur place. Ce qui né­ces­site entre autres que les hommes la leur cèdent, donc une prise de conscience et un tra­vail d’édu­ca­tion, y com­pris des pou­voirs pu­blics. Ce n’est donc pas propre à la ban­lieue ? Chaque ville, chaque quar­tier à ses spé­ci­fi­ci­tés. Mais des études, me­nées en plu­sieurs en­droits, même hors de France et y com­pris dans le centre-ville plu­tôt bour­geois de Bor­deaux, montrent que les villes sont pen­sées par et pour les hommes. Des a g g l o mé­ra­tions comme Tours, Rennes, Nantes ou Pa­ris com­mencent à prendre la me­sure de ce phé­no­mène. Au coeur de ces villes, les femmes ne peuvent que les tra­ver­ser mais ne sont pas in­vi­tées à en jouir. Bref, elles n’ont pas la même ci­toyen­ne­té spa­tiale. Cette géo­gra­phie de la dis­cri­mi­na­tion existe dès le plus jeune âge. Dès l’école pri­maire, les lignes dé­li­mi­tant le ter­rain de foot oc­cupent… le centre de la cour ! Comment cette dis­cri­mi­na­tion se ma­té­ria­lise-t-elle en ville ? Il faut d’abord no­ter que les ar­chi­tectes et ur­ba­nistes des col­lec­ti­vi­tés sont ma­jo­ri­tai­re­ment des hommes. Dans l’amé­na­ge­ment de la ville, nous nous sommes d’abord in­té­res­sés aux aires de loi­sirs. Ska­te­parks, ter­rains de foot ou de pé­tanque : l’es­pace de jeu ur­bain est tou­jours cen­tré sur les hommes. Si une ville amé­nage pour les femmes, elle pen­se­ra… mère, avec un parc pour pro­me­ner les pe­tits. Cette dis­cri­mi­na­tion se me­sure, nous l’avons aus­si étu­diée, jusque dans les bud­gets. C’est-à-dire ? Pour 3 € dé­pen­sés dans un amé­na­ge­ment d’uti­li­sat i on mas­cu­line, un seul eu­ro se­ra consa­cré à un es­pace à usage éga­li­taire. Et c’est in­si­dieux. Quand vous in­ter­ro­gez une ville, elle vous ex­plique que si les filles, après la 6e, ont dis­pa­ru des gym­nases ou du ter­rain pu­blic com­mun, c’est parce qu’elles sont plus mûres, s’oc­cupent ailleurs. Mais si vous les in­ter­ro­gez elles, c’est en réa­li­té parce qu’elles ont in­té­gré — comme on le leur a ex­pli­qué — que c’est po­ten­tiel­le­ment un es­pace dan­ge­reux pour elle. Comme la nuit.

« Dès l’école pri­maire, les lignes dé­li­mi­tant le ter­rain de foot oc­cupent… le centre de la cour ! »

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