« Veut-on vrai­ment lut­ter contre le do­page mé­ca­nique ? »

Fred Grappe,

Aujourd'hui en France - - SPORTS - Re­vel (Haute-Ga­ronne) De l’un de nos en­voyés spé­ciaux Fred Grappe Propos recueillis par DA­VID OPOCZYNSKI

SUR UN PAR­KING de Re­vel, au pied du bus, Fred Grappe, s’ac­tive comme chaque jour. L’uni­ver­si­taire bi­son­tin, cher­cheur en sciences du sport, est un des pi­liers de la FDJ. La veille, au­tour d’un ca­fé, il s’était lon­gue­ment ex­pli­qué sur les rai­sons qui avaient pu conduire Thi­baut Pi­not à lou­per son dé­but de Tour. Puis sur les moyens de lut­ter contre la triche dans le cy­clisme. A quoi at­tri­buez-vous l’échec de Thi­baut Pi­not à jouer une place au gé­né­ral cette an­née ? FRED GRAPPE. Vous avez cinq grands pi­liers qui font que nous sommes per­for­mants : la dié­té­tique, le mo­dèle d’en­traî­ne­ment, la ges­tion du stress, le plai­sir et l’as­pect so­cial. Si vous en bou­gez un ou deux, vous ne pou­vez pas être à 100 %. Je pense qu’après l e Tour de Ro­man­die ( NDLR : où Pi­not a ter­mi­né 2e fin avril), Thi­baut a un pe­tit peu fait bou­ger cer­tains pi­liers. Parce que le Tour n’est pas une course comme les autres. Tu as la pe­tite boule qui com­mence à ve­nir, à gros­sir. Est-ce une vraie le­çon à re­te­nir pour le fu­tur ? Non, parce qu’il nous a dé­jà fait ce genre de choses. On ne dit pas qu’on s’y at­ten­dait, mais on es­pé­rait que ça ne vienne pas. Si on veut al­ler plus loin, on sait quels le­viers il faut ac­tion­ner. Main­te­nant, ac­cep­te­ra-t-il ? Le fe­ra-t-il à moi­tié ? Notre rôle est de gar­der les choses qui marchent bien, de lais­ser Thi­baut dans son mo­dèle glo­bal de fonc­tion­ne­ment qui lui convient quand même va­che­ment bien, et d’y ap­por­ter tou­jours un pe­tit peu d’in­no­va­tions. Tout sem­blait pour­tant réuni… Il faut quand même voir que Thi­baut a avan­cé sur un point très im­por­tant : le chro­no. Or, vous ne pou­vez pas, en une an­née, ac­tion­ner tous les le­viers. Etes-vous cer­tain de sa vo­lon­té d’y ar­ri­ver ? Thi­baut est quel­qu’un qui a un com­por­te­ment as­sez rude, dans le sens où il ne par­tage pas beau­coup. Il a une ma­nière de fonc­tion­ner bien à lui, un peu mon­ta­gnarde. Quand vous lui dites des choses, il écoute. Mais ce n’est pas lui qui, le len­de­main, va vous dire : OK, on y va, on met en place. Il faut qu’il se prenne un mur dans la tête pour se dé­ci­der. On peut pen­ser que ça fait perdre du temps, mais il faut res­pec­ter ça. Avec lui, la contrainte ne mar­che­ra pas. C’est un gar­çon in­tel­li­gent, avec une grosse ca­pa­ci­té de tra­vail, de mo­ti­va­tion, qui a en­vie de réus­sir et qui aime le vé­lo plai­sir. Tout ça fait qu’on pour­ra l’em­me­ner très loin. L’his­toire di­ra jus­qu’où. Vous mi­li­tez de­puis plu­sieurs an­nées pour le pas­se­port de la per­for­mance, uti­li­sant no­tam­ment les don­nées de puis­sance. C’est mieux que le pas­se­port bio­lo­gique ? C’est com­plé­men­taire. Il faut pré­ser­ver le pas­se­port bio­lo­gique, qui est une ana­lyse du fonc­tion­ne­ment in­terne de l’or­ga­nisme. C’est comme al­ler voir ce qui se passe dans le mo­teur d’une voi­ture. Mais il manque l’étude des per­for­mances de la voi­ture. En 2016, ce n’est plus possible. Il ne faut plus lais­ser croire aux gens que c ’ es t parce que tout va bien à l’in­té­rieur du mo­teur qu’on est sûr qu’il ne se passe pas des choses in­co­hé­rentes. Quels sont les obs­tacles à cette mise en place ? Je pense qu’il y a un lob­by du mé­di­cal très im­por­tant qui veut pré­ser­ver ex­clu­si­ve­ment le bio­lo­gique en fai­sant croire à tout le monde que c’est es­sen­tiel­le­ment ça qui rend la lutte an­ti­do­page ef­fi­cace. Les gens qui disent ça sont des in­cons­cients. Ils sont en train de blo­quer com­plè­te­ment la lutte an­ti­do­page. Le cy­clisme se­rait dif­fé­rent avec un pas­se­port de la per­for­mance ? On a quand même bien évo­lué. Mais le pas­se­port bio­lo­gique seul ne per­met pas de dire à 100 % que les cou­reurs ne sont pas do­pés. On ap­proche d’une to­lé­rance zéro, mais on n’y est pas. Ce qui me gêne, c’est que je sais que cer­taines équipes ne veulent pas al­ler dans ce pro­ces­sus-là. Quid de la triche mé­ca­nique ? Je pré­co­nise que, pas­sé la ligne d’ar­ri­vée, chaque lea­deur d’équipe donne son comp­teur à un or­ga­nisme in­dé­pen­dant. On té­lé­charge les don­nées de fa­çon ano­nyme, ça va très très vite. S’il y a un mo­teur, ça va se voir tout de suite. C’est tel­le­ment fa­cile à faire… qu’on ne le fait pas. Fran­che­ment, je ne com­prends pas. Je me de­mande si on veut vrai­ment lut­ter contre ça. Vous n’avez donc pas une confiance ab­so­lue dans la tech­nique de dé­tec­tion ac­tuelle ? J’ai es­sayé de com­prendre comment fonc­tion­naient les ta­blettes. Même les gens qui s’oc­cupent de ça ne le savent pas eux-mêmes ! En plus, ce sys­tème n’a ja­mais été va­li­dé scien­ti­fi­que­ment. Donc je n’ai pas confiance. La ca­mé­ra in­fra­rouge ? J’ai fait le test il n’y a pas très long­temps au CNRS avec du ma­té­riel hy­per so­phis­ti­qué : si vous met­tez une plaque d’alu­mi­nium entre le cadre et le mo­teur, vous ne ver­rez rien du tout ! On met en place des sys­tèmes qui coûtent cher et on ne veut pas faire du simple. Je suis donc en­core très sus­pi­cieux par rap­port à ce qui se passe.

« Thi­baut Pi­not fonc­tionne un peu à la mon­ta­gnarde »

Fred Grappe, di­rec­teur de la per­for­mance de la FDJ, se veut confiant pour l’avenir de son lea­deur Thi­baut Pi­not : « On pour­ra l’em­me­ner très loin. »

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