Mé­nage à trois au som­met de l’Etat

Aujourd'hui en France - - LE FAIT DU JOUR - AVA DJAMSHIDI ET PAU­LINE THÉVENIAUD

AU­TOUR de la grande table ovale du sa­lon des am­bas­sa­deurs, à l’Ely­sée, l’am­biance est lourde. Les membres du gou­ver­ne­ment se sont in­ter­ro­gés hier ma­tin sur la tour­nure de ce Conseil des mi­nistres. Ma­nuel Valls af­fiche la mine des mau­vais jours. « Il était os­ten­si­ble­ment de mé­chante hu­meur », confie l’un des par­ti­ci­pants. La veille, igno­rant les ap­pels du Pre­mier mi­nistre à ce que « tout ce­la s’ar­rête », Em­ma­nuel Ma­cron a cla­mé ses ambitions, lors d’un mee­ting à la Mu­tua­li­té, à Pa­ris (Ve). Aux mi­cros des ma­ti­nales té­lé et ra­dio, plu­sieurs mi­nistres ont fus­ti­gé cette échap­pée so­li­taire. L’air est élec­trique, le si­lence de plomb… Mais il n’y au­ra pas de clash. Rien. Fran­çois Hol­lande ne dit mot de cette pro­vo­ca­tion qui agite la classe po­li­tique. « Il n’y a pas eu de rap­pel à l’ordre, et c’est d’ailleurs un pro­blème », confirme un mi­nistre. « C’est le coup de l ’ édre­don ! » s’étouffe un par­le­men­taire, gê­né par le si­lence du chef de l’Etat. Est-ce parce que ce­lui-ci es­ti- me que le mi­nistre de l’Eco­no­mie, aus­si re­muant soit-il, a pris soin de ne pas al­ler trop loin ? « Ma­cron a fait ap­plau­dir le pré­sident. Il a veillé à ne pas fran­chir de ligne. Cha­cun a le droit de faire de la po­li­tique. Les règles sont celles du col­lec­tif », juge-ton à l’Ely­sée. « On n’était pas dans l’ir­ré­vé­rence », abonde un mi­nistre.

C’est plus tard, à l’hô­tel Ma­ti­gnon, que l’exas­pé­ra­tion a jailli. Les verres tintent dans les sa­lons du rez-de­chaus­sée : Ma­nuel Valls ac­cueille les dé­pu­tés et sé­na­teurs de la ma­jo­ri­té pour la tra­di­tion­nelle ré­cep­tion de fin d’an­née. L’oc­ca­sion, se­lon un par­ti­ci­pant, de « man­ger un bout de fro­mage, de boire un verre ». Et, pour le Pre­mier mi­nistre, de ta­per du poing sur la table. Le chef du gou­ver­ne­ment, comme les hol­lan­dais his­to­riques, Sté­phane Le Foll et Mi­chel Sa­pin, sont ul­cé­rés par les em­bar­dées de Ma­cron. « Ce que nous de­vons aux Fran­çais, c’est de la clar­té, du tra­vail, de la loyau­té, de l’en­ga­ge­ment, et pas l’en­tre­tien d’un cli­mat où l’am­bi­guï­té règne », lâche Valls de­vant les par­le­men­taires.

« On ne peut pas faire comme si de rien n’était », ap­puie son en­tou­rage. La veille, Ma­cron s’est, sans ja­mais le ci­ter, os­ten­si­ble­ment dé­mar­qué du Pre­mier mi­nistre. « On ne peut pas dé­non­cer un pré­ten­du sys­tème en cé­dant aux si­rènes du po­pu­lisme quand, cir­cons­tance ag­gra­vante, on est soi-même le pro­duit le plus mé­ri­tant de l’élite de la Ré­pu­blique », ré­plique Ma­nuel Valls à dis­tance. In­di­ca­teur du degré de ri­va­li­té entre les deux hommes, un proche de Ma­cron com­mente ain­si les mises en garde du Pre­mier mi­nistre : « Un fu­sil, ça ne parle pas, ça tire. »

Le tur­bu­lent ca­det fi­ni­ra-t-il par être sanc­tion­né ? Le Pre­mier mi­nistre se tourne vers le pré­sident de la Ré­pu­blique. « Il y a un su­jet. Et c’est ce­lui du pré­sident de la Ré­pu­blique », mar­tèle l’en­tou­rage de Ma­nuel Valls. En clair, il re­vient à Fran­çois Hol­lande de mettre un terme à cette si

tua­tion « psy­ché­dé­li- que », se­lon les termes d’un vall­siste. « Le vrai pro­blème ne touche pas le gou­ver­ne­ment. Ce qui est en cause, c’est la re­la­tion entre le pré­sident et son mi­nistre. Ce­la crée des ten­sions, des in­ter­ro­ga­tions », convient un membre du gou­ver­ne­ment.

Pour l’heure, Ma­cron, qui a fait un point hier soir avec sa garde rap­pro­chée, s’at­tend à être re­ca­dré pu­bli­que­ment par le chef de l’Etat, lors de la tra­di­tion­nelle in­ter­ven­tion du 14 Juillet. Mais après ? « Fran­çois Hol­lande sou­pèse les choses », confie l’un de ses proches. Le chef de l’Etat ne peut igno­rer que les ambitions af­fi­chées par Ma­cron en­tament son au­to­ri­té, ni qu’elles pro­voquent de fortes ten­sions avec le Pre­mier mi­nistre et les autres membres du gou­ver­ne­ment. Mais Hol­lande sait aus­si que le mi­nistre de l’Eco­no­mie pour­rait pour de bon se lan­cer dans la course à l’Ely­sée s’il était dé­bar­qué. Ou, a contra­rio, qu’il pour­rait boos­ter une pos­sible cam­pagne de ré­élec­tion en res­tant à ses cô­tés. Com­men­taire d’un conseiller du pou­voir : « Le pro­blème, c’est qu’on se de­mande qui est le co­cu dans l’his­toire ! »

Le tur­bu­lent mi­nistre bien­tôt sanc­tion­né ?

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