Les jeunes Grecs quittent le na­vire

EU­ROPE. Un an après la si­gna­ture d’un plan d’aide eu­ro­péen à Athènes en échange de me­sures de ri­gueur budgétaire, de nom­breux jeunes di­plô­més s’ex­pa­trient à l’étran­ger, faute de dé­bou­chés dans leur pays.

Aujourd'hui en France - - ÉCONOMIE - Athènes (Grèce) De notre cor­res­pon­dant George, 27 ans, ins­tal­lé à Bruxelles ISMAËL MEREGHETTI S.E.

IL Y A QUA­SI­MENT un an jour pour jour (c’était le 13 juillet 2015), la Grèce ob­te­nait de ses voi­sins de la zone eu­ro un plan d’aide de 80 Mds€. Alors que le peuple grec s’était pro­non­cé contre le plan d’aus­té­ri­té dé­fen­du par Bruxelles, le Fonds monétaire i nter­na­tio­nal (FMI) et la Banque cen­trale eu­ro­péenne (BCE) lors d’un ré­fé­ren­dum or­ga­ni­sé le 5 juillet, Alexis Tsi­pras, le Pre­mier mi­nistre grec, cé­dait fi­na­le­ment face aux créan­ciers de son pays, ac­cep­tant de mettre en place des ré­formes dras­tiques et des me­sures d’aus­té­ri­té sans pré­cé­dent (lire ci-des­sous). Une dé­ci­sion qui a pous­sé de nom­breux jeunes Grecs à faire leurs va­lises pour ten­ter l’aven­ture ailleurs en Eu­rope. C’est le cas de George, 27 ans, ins­tal­lé à Bruxelles.

« J’ai fait des bou­lettes de viande, celles que tu aimes ! » Chaque di- manche après-mi­di, la conver­sa­tion com­mence tou­jours de la même ma­nière : de­vant leur écran d’or­di­na­teur, grâce à Skype, Ele­ni et son ma­ri ra­content le me­nu du dé­jeu­ner à leur fils, ins­tal­lé de­puis cinq mois dans la ca­pi­tale belge.

« C’est pour lui rap­pe­ler le pays, peut-être que ça le fe­ra re­ve­nir… » es­pèrent-ils. Mal­heu­reu­se­ment pour eux, il fau­dra plus que la nos­tal­gie des bons pe­tits plats. Car George a vu sa vie se mé­ta­mor­pho­ser de­puis son dé­part.

Dé­ve­lop­peur in­for­ma­tique, il tra­vaillait à Athènes pour deux édi­teurs, plus de douze heures par jour, du lun­di au sa­me­di. Le tout pour 900 € par mois. Une chance, di­ront cer­tains, quand on sait que la moi­tié des jeunes Grecs du pays sont au chô­mage et que le sa­laire mi­ni­mum dé­passe à peine les 600 €.

Pour au­tant, la crise ne l’a pas épar­gné. Ses em­ployeurs n’ont pas réus­si à le payer du­rant tout le der- nier tri­mestre de l’an­née 2015. La faute no­tam­ment au contrôle des ca­pi­taux im­po­sé par les créan­ciers eu­ro­péens à la Grèce l’été der­nier, et qui com­plique consi­dé­ra­ble­ment les trans­ferts d’ar­gent avec les four­nis­seurs étran­gers. « C’est ab­surde, le sec­teur est dy­na­mique et il se re­trouve pa­ra­ly­sé par des dé­ci­sions po­li­tiques in­sen­sées ! »

Le jeune homme ne dé­co­lère pas contre le der­nier plan d’aus­té­ri­té. « J’ai vo­té Tsi­pras pour sor­tir de cette lo­gique de ri­gueur qui main­tient le pays sous l’eau. Il se bat, il tente des choses, pour­tant le ré­sul­tat est le même qu’avant : nous n’avons au­cun ave­nir de­vant nous, tout le monde veut par­tir. » De­puis le dé­but de la crise en 2008, ils sont plus de 400 000 jeunes à avoir émi­gré en Aus­tra­lie, au Royaume-Uni, aux Pays-Bas… Et la ten­dance se se­rait en­core ren­for­cée cette an­née. Si le phé­no­mène n’est pas nou­veau — les Grecs ont tou­jours été un peuple de dia­spo­ra —, il ne touche plus les per­sonnes les moins qua­li­fiées. 88 % de ces nou­veaux émi­grés sont ain­si ti­tu­laires d’un di­plôme uni­ver­si­taire.

Cette « fuite des cer­veaux », sem­blable à ce qui s’est pro­duit en Es­pagne et au Por­tu­gal, est une sai­gnée pour le pays. Après avoir for­mé à ses frais les étu­diants, il se voit pri­vé de fu­tures élites com­pé­tentes et de contri­buables sus­cep­tibles de payer des im­pôts éle­vés. D’au­tant que ces jeunes n’en­vi­sagent pas de re­ve­nir de si­tôt. En Bel­gique, George a ob­te­nu un CDI et gagne dé­sor­mais 2 500 € men­suels. « Dans notre cul­ture, c’est un peu contre na­ture d’aban­don­ner la fa­mille, mais je n’avais pas le choix. A mon âge, mes pa­rents avaient dé­jà une si­tua­tion, il fal­lait que je de­vienne in­dé­pen­dant et c’était im­pos­sible à Athènes. Et à mon avis, l’état du pays n’est pas près de s’amé­lio­rer. »

Une ré­flexion par­ta­gée par Ariane, qui vient de ter­mi­ner ses études de mé­de­cine et s’ap­prête à s’en­vo­ler pour Ber­lin. Face à un sys­tème de san­té en panne, l’Allemagne (où vivent 4,1 mil­lions de ci­toyens de l’Union eu­ro­péenne, se­lon l’Of­fice fé­dé­ral pour les mi­gra­tions et les ré­fu­giés) fait fi­gure de vé­ri­table el­do­ra­do pour les mé­de­cins grecs, qui sont dé­jà 25 000 dans le pays.

« Je pars à contre­coeur, mais je n’ai pas le choix : il n’y a pas d’ar­gent pour nous em­bau­cher et si, par mi­racle, j’ob­te­nais un poste, je tra­vaille­rais dans des condi­tions in­dignes pour un sa­laire de mi­sère… La Grèce est de­ve­nue un ci­me­tière pour les jeunes. »

« Nous n’avons au­cun ave­nir de­vant nous, tout le monde veut par­tir » Ils fuient l’aus­té­ri­té

Pen­dant des se­maines l’an der­nier, Alexis Tsi­pras, le Pre­mier mi­nistre grec, a re­fu­sé en bloc les me­sures pro­po­sées fin juin par ses voi­sins eu­ro­péens pour bé­né­fi­cier une nou­velle fois de leur aide fi­nan­cière. Mal­gré le non ex­pri­mé par son peuple lors du ré­fé­ren­dum or­ga­ni­sé le 5 juillet 2015, Tsi­pras a dû ca­pi­tu­ler et se ré­soudre à ap­pli­quer l’in­té­gra­li­té des me­sures conte­nues dans les 13 pages du do­cu­ment in­ti­tu­lé « Ac­tions prio­ri­taires et en­ga­ge­ments ». L’ac­cord conclu in ex­tre­mis le 13 juillet 2015 entre la Grèce et ses créan­ciers pré­voit une TVA uni­fiée à 23 % in­cluant la res­tau­ra­tion, une ré­forme fiscale pré­voyant no­tam­ment la sup­pres­sion des avan­tages ac­cor­dés aux îles, un re­lè­ve­ment de l’âge de la re­traite à 67 ans, une ré­forme du mar­ché du tra­vail (dé­ré­gle­men­ta­tion de pro­fes­sions comme les notaires), la pri­va­ti­sa­tion du ré­seau de trans­port élec­trique, etc.

L’ap­pli­ca­tion des ré­formes reste un dé­fi

Une liste de ré­formes im­pres­sion­nante mais, comme le sou­ligne la di­rec­tion du Tré­sor sur son site In­ter­net, « le vé­ri­table dé­fi ré­side dans la mise en oeuvre ef­fec­tive de ces ré­formes ». Et de conclure : « L’ac­ti­vi­té éco­no­mique, qui avait en­re­gis­tré une lé­gère re­prise de 0,7 % en 2014, s’est de nou­veau contrac­tée de 0,3 % en 2015, mais beau­coup moins qu’on au­rait pu le craindre. Elle de­vrait se contrac­ter en­core en 2016, de 0,3 %, la re­prise n’étant es­comp­tée qu’en 2017, soit + 2,7 %. » Bref, les Grecs n’ont pas fi­ni de souf­frir…

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.