Moi, le Ven­toux, je leur fais peur

Aujourd'hui en France - - SPORTS - De l’un de nos en­voyés spé­ciaux Ber­nard Thé­ve­net vain­queur au som­met en 1972 OLI­VIER FRAN­ÇOIS

IL PA­RAÎT que je suis une lé­gende. Tout juste. Et vous al­lez vous en aper­ce­voir si vous ne le sa­vez pas en­core. D’ailleurs, tiens, au­jourd’hui, avec mon co­pain le mis­tral qui m’ac­com­pagne la moi­tié de l’an­née, on a dé­ci­dé que cette ri­bam­belle de mai­gri­chons mou­lés dans leur tu­nique ne vien­drait pas me ti­tiller les mous­taches ni me bour­don­ner dans les oreilles. Je veux bien me lais­ser cha­touiller le nom­bril, pas plus. Ils ne dé­pas­se­ront pas le cha­let Rey­nard. Vous en connais­sez beau­coup, vous, qui dictent leur loi au Tour de France ? Mais n’al­lez sur­tout pas croire que ça va être une pro­me­nade de san­té. Vous al­lez voir…

Je m’ap­pelle le mont Ven­toux, la montagne qu’on aper­çoit de loin, le géant de Pro­vence, le mont chauve. Je fais mal et je fais peur. Du dé­but à la fin. Et si le pe­tit Quin­ta­na veut en­fin se prendre pour un grand et qu’il at­taque à mon pied, ça pour­rait bien fi­nir en épo­pée. Une de plus. Car j’en ai connu des ca­dors, des glo­rieux. Je les ai sa­crés par­fois, je les ai fait souf­frir, tou­jours. J’ai même tué et j’en suis dé­so­lé. Sou­ve­nez-vous, Tom Simp­son n’avait pas 30 ans et il a eu le tort d’in­gur­gi­ter des am­phé­ta­mines. Avec la cha­leur et l’épui­se­ment, l’al­cool sans doute aus­si, le jeune An­glais est mort sur mon dos le 13 juillet 1967.

Mer­ckx aus­si a failli y pas­ser. En 1970, il a cou­pé la ligne en vain­queur, mais il a fi­ni sous oxy­gène, dans l’am­bu­lance. On m’es­ca­lade de­puis 1951 — Bo­bet avait ga­gné l’étape — mais l’ar­ri­vée a été ju­gée neuf fois sur mes pentes à par­tir de 1958. Ju­gez plu­tôt des lau­réats : Gaul (1958), Pou­li­dor (1965), Mer­ckx (1970), Thé­ve­net (1972), Ber­nard (1987), Pan­ta­ni (2000), Vi­renque (2002), Ga­rate (2009) et Froome (2013). Les cham­pions me veulent, c’est comme ça. Il faut dire que je suis unique, un mé­lange de tout : de la vigne d’abord, de la fo­rêt en- suite et en­fin de la pierre, 1 911 m à la toise, 7,5 % de moyenne… J’en par­lais à Ber­nard Thé­ve­net l’autre jour, voi­ci ce qu’il m’a ré­pon­du : « Tu m’as fait souf­frir mais je te re­mer­cie. Tu m’as per­mis de ga­gner mes lettres de no­blesse. Toi, on ne t’ou­blie pas. Tu nous obliges à al­ler au-de­là de la souf­france. » Et Ri­chard Vi­renque ne m’a pas dit autre chose : « Dès qu’on entre chez toi, on s’aper­çoit qu’on est chez quel­qu’un qui a une sa­crée per­son­na­li­té, ça donne des fris­sons. »

Voi­là, c’est comme je vous le dis. Ça va être en­core plus ex­plo­sif cette an­née, sur 10 km d’as­cen­sion, les plus durs. Et, même si je ne mon­tre­rai pas mon cô­té lu­naire, on en ver­ra de toutes les cou­leurs. Je dois bien ça au Tour de France. Car il faut quand même l’avouer, c’est lui qui a fait de moi un mythe, même si je suis né bien avant lui, il y a en­vi­ron qua­rante mil­lions d’an­nées, et que je vi­vrai bien après lui.

« Tu nous obliges à al­ler au-de­là de la souf­france »

le­pa­ri­sien.fr

La mé­téo en a dé­ci­dé au­tre­ment : les cou­reurs du Tour de France ne grim­pe­ront pas au som­met du mont Ven­toux. Trop de vent pour af­fron­ter son cô­té lu­naire.

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