Le mont Blanc mis en conserve en An­tarc­tique

SCIENCES. Me­na­cés par le ré­chauf­fe­ment, des mor­ceaux d’un gla­cier du toit de l’Eu­rope, mé­moires de notre at­mo­sphère pas­sée, se­ront conge­lés au coeur d’une base po­laire.

Aujourd'hui en France - - SOCIÉTÉ - Jé­rôme Chap­pel­laz, gla­cio­logue VINCENT MONGAILLARD

LES GLACIERS FONDENT comme neige au so­leil, vic­times de nos pots d’échap­pe­ment et du ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique. Alors, pour en conser­ver une trace du­rant en­core des mil­lé­naires, des scien­ti­fi­ques­ba­rou­deurs ont trou­vé la so­lu­tion : en­fouir ces gla­çons au mi­lieu de nulle part, dans l’An­tarc­tique, à une tem­pé­ra­ture apo­ca­lyp­tique de - 55 °C qui ne craint ab­so­lu­ment pas une en­vo­lée du mer­cure de 2 °C d’ici 2100.

Dès le mois pro­chain, au­tour du 8 août, six gla­cio­logues fran­çais, épau­lés par des col­lègues ita­liens et russes, vont ex­traire du­rant plu­sieurs jours des cen­taines de cy­lindres de glace dans les Alpes, aux pieds du mont Blanc. Une bonne par­tie de ces trésors se­ront en­fouis, d’ici 2019-2020, dans l’im­mense dé­sert blanc tout en bas de notre globe. « Une ma­tière ex­trê­me­ment pré­cieuse pour les scien­ti­fiques est aujourd’hui en dan­ger », s’alarme Jé­rôme Chap­pel­laz, di­rec­teur de re­cherche au La­bo­ra­toire de gla­cio­lo­gie et de géo­phy­sique de l’en­vi­ron­ne­ment (LLGE) à Gre­noble (Isère). Le re­cul des éten­dues à cre­vasses s’ac­cé­lère par­tout sur la pla­nète. Celles des Alpes, qui culminent à moins de 3 500 m, sont condam­nées à toutes dis­paître avant la fin de ce siècle. Or ces sur­vi­vants de­meurent la mé­moire du temps. En se for­mant par le tas­se­ment de couches de neige a c c umu­lées, ils em­pri­sonnent des mi­nus­cules bulles d’air et des im­pu­re­tés. Au­tant de té­moins, en pro­fon­deur, de l’at­mo­sphère d’il y a dix, cent, voire des mil­liers d’an­nées. Grâce à eux, les cher­cheurs ont éta­bli un lien entre tem­pé­ra­tures en hausse et gaz à ef­fet de serre. Dans les en­trailles ge­lées du mont Blanc, on peut ain­si étu­dier l’évo­lu­tion de la pol­lu­tion à l’échelle du Vieux Conti­nent sur une pé­riode 100-150 ans. Le pic de cé­sium 137 en­re­gis­tré lors de la ca­tas­trophe de Tcher­no­byl en 1986 y est, par exemple, dé­tec­table. Si la re­cherche au­ra en­core sans doute réa­li­sé de sé­rieux pro­grès dans un de­mi-siècle et plus, en re­vanche, i l n’ est pas certain qu’elle puisse s’ap­puyer toujours sur des pré­lè­ve­ments de glace, d’où l’idée d’en mettre à l’abri. « Pour les gé­né­ra­tions fu­tures », ré­sume Jé­rôme Chap­pel­laz, chef d’or­chestre d’un pro­jet qui pré­voit éga­le­ment d’ex­traire de la glace au prin­temps pro­chain en Bo­li­vie, sur le gla­cier de l’Il­li­ma­ni, à 6 300 m d’al­ti­tude.

Dans la dé­cen­nie qui vient, une ving­taine de ca­rot­tages sont pro­gram­més sur l’en­semble des conti­nents. Ce dé­fi am­bi­tieux à 2 M€ Le ca­rot­tier est un ap­pa­reil de fo­rage de grande pro­fon­deur Le ca­rot­tier est des­cen­du au fond du trou grâce à un câble. s’ins­crit dans un pro­gramme de l’Unes­co. Il est no­tam­ment sou­te­nu par le CNRS et l’uni­ver­si­té Gre­noble-Alpes dont la fon­da­tion a fait ap­pel au mé­cé­nat privé. Par­mi les fi­nan­ceurs, on trouve le fa­bri­cant de sur­ge­lés Fin­dus !

Tous ces « sou­ve­nirs » se­ront conser­vés dans l’An­tarc­tique, à 3 200 m d’al­ti­tude, au sein de la base fran­co-ita­lienne Con­cor­dia. Les tron­çons de glace hi­ber­ne­ront dans des conte­neurs… bien au frais ! « On va ins­tal­ler une ca­ro­thèque en creu­sant à 10 m de pro­fon­deur dans le né­vé, cette neige com­pac­tée qui ne s’est pas trans­for­mée en glace. La tem­pé­ra­ture y se­ra constante toute l’an­née à - 55 °C. Il n’y a au­cun risque Il fore et ré­cu­père une ca­rotte de glace de 2 m à chaque pas­sage. Une fois l’échan­tillon re­mon­té, on prépare la des­cente sui­vante. de panne élec­trique ni de dé­gel », souffle Yves Fre­not, di­rec­teur de l’Ins­ti­tut po­laire fran­çais PaulE­mile-Vic­tor. « C’est un congé­la­teur 100 % sûr », confirme le cher­cheur Jé­rôme Chap­pel­laz. Epar­gné par tout i mpact s i s mique, e n s é c ur i t é dans une im­mense zone dé­mi­li­ta­ri­sée qui est un ter­ri­toire in­ter­na­tio­nal dé­dié à la science, ce patrimoine na­tu­rel ap­par­te­nant à tout le monde a un sa­cré ave­nir devant lui. L’ho­ri­zon se cal­cule en cen­taines de mil­liers d’an­nées. « On peut parler d’éter­ni­té à l’échelle de l’hu­ma­ni­té », s’en­thou­siasme le scien­ti­fique Yves Fre­not.

On peut étu­dier l’évo­lu­tion de la pol­lu­tion sur 100-150 ans « C’est un congé­la­teur 100 % sûr »

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