« Il fai­sait le fou avec ses co­pains… C’était une belle soi­rée »

Mi­ckael Co­viaux,

Aujourd'hui en France - - NICE 14 JUILLET - Nice (Alpes-Ma­ri­times) De nos en­voyés spé­ciaux LOUISE COLCOMBET

C’EST UN RÉ­CIT d’une tris­tesse in­fi­nie, pour­tant li­vré d’une voix calme, ré­si­gnée, presque douce. Comme si la dou­leur, quand elle re­lève de l’in­con­ce­vable, avait le pou­voir d’anes­thé­sier le corps et les émo­tions. Yan­nis avait quatre ans. « Quatre ans et de­mi », cor­rige ten­dre­ment Mi­ckael Co­viaux, son pa­pa, qui ra­conte sans trem­bler cette nuit où il a per­du sous ses yeux son fils unique, fau­ché par la fo­lie d’un homme et par l’ar­bi­traire du destin.

Der­rière ses lu­nettes de so­leil, on de­vine des yeux ha­gards, ceux d’un père qui at­tend de­puis des heures de pou­voir ac­cé­der à la morgue afin de voir son en­fant. Ce gar­çon­net, c’était « un fi­lou qui sa­vait me­ner son monde », sou­rit Mi­ckael, dé­voi- lant la photo d’un ga­min au re­gard far­ceur, pis­to­let à eau à la main, à la plage. « Il ne vou­lait plus ja­mais en re­par­tir. Sa passion, c’était de lan­cer des ga­lets à la mer, par­fois même sur les gens », se re­mé­more Mi­ckael, en­tou­ré de sa fa­mille et de ses amis ac­cou­rus dans la nuit.

Comme les neuf autres en­fants et ado­les­cents dé­cé­dés dans cette tra­gé­die, Yan­nis se fai­sait une fête d’ad­mi­rer le feu d’ar­ti­fice. Une pre­mière pour lui et ses pa­rents, une fa­mille gre­no­bloise ins­tal­lée de­puis seule­ment trois ans à Nice. « C’est mon épouse qui a in­sis­té pour y al­ler, dé­taille Mi­ckael. Elle vou­lait lui faire plai­sir. Nous étions ins­tal­lés sur la plage avec la femme d’un ami, ses nièces et ses deux en­fants. Yan­nis était ra­vi, il sau­tait par­tout, il fai­sait le fou avec ses co­pains… C’était une belle soi­rée. »

A l’is­sue du spec­tacle, la pe­tite troupe, in­sou­ciante, re­monte alors sur la pro­me­nade des An­glais pour re­ga­gner sa voi­ture. Mi­ckael a alors à peine le temps de voir le ca­mion sur­gir. « Mon fils était un peu plus loin avec ses co­pains… J’ai juste eu le ré­flexe d’at­tra­per ma femme, de l’éjec­ter, et de me cou­cher. Le ca­mion est pas­sé à 10 cm de moi, pour­suit Mi­ckael. Quand je me suis re­le­vé, il y avait toute cette foule, et moi je priais le bon Dieu pour que Yan­nis soit sain et sauf », lâche-t-il d’une voix blanche. Las, le gar­çon­net gît une ving­taine de mètres plus loin, en sang. « Quand je l’ai vu par terre, j’ai tout de suite com­pris… Il res­sem­blait à Ay­lan, le petit ré­fu­gié re­trou­vé noyé sur une plage en Tur­quie. »

Mi­ckael ne peut pour­tant se ré­si­gner et court comme un fou, son petit gar­çon dans les bras, en di­rec­tion de l’hô­pi­tal le plus proche, dis­tant de deux ki­lo­mètres. Après 600 m, à bout de souffle, il est alors se­cou­ru par trois jeunes en voi­ture qui vont rou­ler à tom­beau ou­vert pour ga­gner l’hô­pi­tal. « Ils ont tout es­sayé, ra­conte un Mi­ckael re­con­nais­sant, ils ont fen­du la foule, stop­pé le tra­fic… et puis on a fi­ni par croi­ser une am­bu­lance. » Yan­nis est pris en charge par les mé­de­cins, qui tentent de le ra­ni­mer. Mi­ckael re­tourne alors sur la pro­me­nade pour s’en­qué­rir du sort de ses amis. « Egoïs­te­ment, dans la pa­nique, je ne m’étais oc­cu­pé que de ma fa­mille… » s’ex­cuse-til presque. Sur le bi­tume, la femme de son ami est en train d’ago­ni­ser, sous les yeux de ses propres en­fants. Elle ne sur­vi­vra pas.

« Quand je suis re­tour­né au­près de Yan­nis, re­prend ce père meur­tri, les mé­de­cins m’ont sim­ple­ment dit : c’est fi­ni. Ils m’ont don­né un drap blanc, et ils sont par­tis. Ma femme hur­lait à la mort… » se sou- vient-il, comme re­vi­vant la scène. Au mi­lieu du chaos et des cris dé­chi­rants de son épouse, Mi­ckael est res­té long­temps, per­du, ber­çant son fils dans ce drap blanc, face à la mer. « Ça a du­ré peut-être une de­mi- heure avant que des se­cours ar­rivent. Je te­nais mon bé­bé dans mes b r a s . Mon bé­bé qui est mort juste à l’en­droit où il al­lait tout le temps se bai­gner… » lâche-t-il en se mor­dant les lèvres.

Après cette nuit d’hor­reur, Mi­ckael se dit « vide ». « Il n’y a plus rien là, lâche-t-il, poin­tant son tho­rax. C’est comme si on m’avait ar­ra­ché le coeur. » De fait, l’homme puise ses der­nières res­sources dans une cer­ti­tude, celle que son fils est mort « heu­reux » : « C’était une belle soi­rée, ré­pète-il, et Yan­nis est mort avec le sou­rire… »

« Il res­sem­blait à Ay­lan, le petit ré­fu­gié re­trou­vé noyé sur une plage en Tur­quie » « Les mé­de­cins m’ont sim­ple­ment dit : c’est fi­ni. Ils m’ont don­né un drap blanc, et ils sont par­tis. »

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