« On leur a tant par­lé de la me­nace d’une at­taque dans une école qu’ils l’ont in­té­grée »

Sté­phane Cler­get,

Aujourd'hui en France - - NICE 14 JUILLET - Propos re­cueillis ÉLODIE CHERMANN

POUR L’ AU­TEUR du « Pé­dop­sy de poche » (Ed. Ma­ra­bout), il faut ac­cep­ter le risque ter­ro­riste en évi­tant de com­mu­ni­quer nos an­goisses à nos en­fants. Comment par­ler aux en­fants de ce nou­vel at­ten­tat ? STÉ­PHANE CLER­GET. Tout dé­pend d’abord de ce qu’ils savent ou pas. Dans la me­sure où il n’y a pas classe, il est pos­sible qu’ils ne soient au cou­rant de rien. Quel in­té­rêt, dès lors, de les an­gois­ser avec ça ? Au­tant quand ils rentrent seuls de l’école à pied, les pa­rents doivent les mettre en garde pour qu’ils ne suivent pas un in­con­nu ou qu’ils ne tra­versent pas la rue au feu rouge. Au­tant face à ce type de dan­ger, c’est to­ta­le­ment inu­tile puis­qu’ils n’ont au­cun moyen de s’en pro­té­ger. En re­vanche, s’ils abordent le su­jet, il faut prendre le temps de leur ex­pli­quer les faits en par­tant de ce qu’ils ont com­pris. On peut leur dire par exemple qu’un ca­mion a fon­cé sur la foule, que c’est tra­gique mais que le conduc­teur a été tué. Sans don­ner trop de dé­tails. Le plus com­pli­qué n’est-il pas de ne pas dé­ver­ser sur eux nos propres an­goisses ? En ef­fet. Les en­fants sont di­rec­te­ment bran­chés sur l’in­cons­cient de leurs pa­rents. Si on a peur, ils le per­çoivent tout de suite et se mettent, eux aus­si, à avoir peur. Or en les sou­met­tant à un trop grand stress, on risque de blo­quer leur dé­ve­lop­pe­ment. A nous, donc, d’uti­li­ser les res- sources dont nous dis­po­sons pour les ras­su­rer au mieux. Si on ar­rive à prendre du re­cul, ils ne se sen­ti­ront pas plus me­na­cés qu’après un cy­clone dans les An­tilles. Il ne s’agit évi­dem­ment pas non plus d’en­jo­li­ver la si­tua­tion. Si nos bam­bins nous posent la ques­tion, il faut leur dire que oui, un nou­veau drame peut se re­pro­duire, mais que tout est mis en oeuvre pour que ça n’ar­rive pas. Et que, dans le cas contraire, les pom­piers, les mé­de­cins et les in­fir­miers se­ront là pour soi­gner les bles­sés. Plu­sieurs di­zaines d’en­fants fi­gurent par­mi les vic­times. Ce­la ren­force-t-il leur trau­ma­tisme ? Les en­fants n’ont pas be­soin d’être di­rec­te­ment vic­times pour se sen­tir im­pac­tés. Après le 13 No­vembre, on leur a tant par­lé de la me­nace d’une at­taque dans une école qu’ils l’ont in­té­grée. Mais ce n’est pas tant le fait d’être bles­sés eux-mêmes qui leur fait peur que le risque gé­né­ral d’at­ten­tat. Leur chance, c’est d’avoir un cer­veau plus plas­tique qui leur per­met d’in­té­grer plus vite de nou­velles don­nées et de nou­veaux dan­gers. Les chaînes de té­lé­vi­sion ne cessent de pas­ser des images d’hor­reur. Faut-il em­pê­cher nos en­fants de les re­gar­der ? Les images frappent en ef­fet beau­coup plus que les mots. Mieux vaut donc les leur épar­gner. Ce­ci dit, les en­fants ont beau voir des re­por­tages, ils ne font pas for­cé­ment at­ten­tion aux com­men­taires qui les ac­com­pagnent, et tant mieux ! Beau­coup n’ont donc pas en­re­gis­tré que l’at­ten­tat a eu lieu à Nice. A moins, bien sûr, qu’ils connaissent la ville ou qu’ils y aient de la fa­mille. Quid des ados ? Après ce genre d’évé­ne­ment, cer­tains peuvent res­ter scot­chés pen­dant des heures de­vant leur écran. Pour évi­ter cette fas­ci­na­tion mal­saine, mieux vaut les in­vi­ter à dé­bran­cher et ou­vrir le dia­logue avec eux. Les ados savent ce qu’est la guerre. Avec les jeux vi­déo, ils ont l’ha­bi­tude de voir s’af­fron­ter les gen­tils et les mé­chants. On peut donc em­ployer avec eux des mots d’adultes, ils sont prêts à en­tendre la vé­ri­té. Cet at­ten­tat va-t-il nous pous­ser à chan­ger de com­por­te­ments ? Sans au­cun doute. Pen­dant cin­quante ans, nous avons vé­cu avec l’idée que rien ne pou­vait nous ar­ri­ver, que l’Etat pou­vait nous pro­té­ger de tout : du chô­mage, de la maladie, de la guerre… Ce sen­ti­ment de sé­cu­ri­té ab­so­lue se trouve au­jourd’hui anéan­ti. On réa­lise qu’on peut être tou­ché par­tout, tout le temps, sans au­cune pos­si­bi­li­té de se pro­té­ger. Qu’on a beau fouiller nos sacs à l’en­trée des mu­sées ou des salles de concerts, ça ne change rien à la me­nace ! Ce­la ne veut pas dire que nous n’al­lons plus sor­tir de chez nous, mais nous al­lons for­cé­ment prendre en compte ce nou­veau risque en­vi­ron­ne­men­tal dans les choix que nous au­rons à opé­rer. Les Pa­ri­siens ont dé­jà com­men­cé à le faire au len­de­main du 13 No­vembre. Cer­tains ont ar­rê­té d’em­prun­ter les trans­ports en com­mun. D’autres ont ac­cep­té une mu­ta­tion en ré­gion qu’ils au­raient sans doute re­fu­sée au­pa­ra­vant. Les pro­vin­ciaux, eux, se sen­taient jus­qu’à pré­sent moins ex­po­sés. Il y a fort à pa­rier qu’ils soient moins nom­breux dé­sor­mais à fré­quen­ter les bals po­pu­laires et les feux d’ar­ti­fice.

« On réa­lise qu’on peut être tou­ché par­tout, tout le temps »

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