L’épreuve de l’at­tente

Aujourd'hui en France - - NICE 14 JUILLET - Nice (Alpes-Ma­ri­times) De l’un de nos en­voyés spé­ciaux Ke­me­lia LOUISE COLCOMBET

LE SO­LEIL brille haut dans le ciel ni­çois, lan­çant ses rayons comme des ban­de­rilles sur des corps dé­jà érein­tés par des heures d’at­tente. De­vant l’hô­pi­tal Pas­teur, comme tant d’autres proches de dis­pa­rus, Shé­ra­zade, 33 ans, pa­tiente en pleine cha­leur. « Je ne sais pas où est ma soeur et même si elle est en­core en vie », ex­plique la jeune femme en pleurs.

Toute la fa­mille se trou­vait sur la pro­me­nade des An­glais, jeu­di soir, mais Ald­jia Bou­zaouit, mère de fa­mille de 42 ans, s’est vo­la­ti­li­sée dans le mou­ve­ment de foule ayant sui­vi l’ac­ci­dent, tan­dis qu’un ne­veu de Shé­ra­zade était gra­ve­ment bles­sé à la tête. Po­sé à cô­té d’elle, son té­lé­phone ne cesse de son­ner. A chaque fois, la jeune femme a l’es­poir que ce soit elle, sa grande soeur Ald­jia, qui donne en­fin des nou­velles. « Je l’ai ap­pe­lée peut-être 400 fois de­puis hier, mais ça sonne dans le vide », ex­plique-t-elle, re­com­po­sant mé­ca­ni­que­ment le nu­mé­ro, im­puis­sante. « Le nu­mé­ro vert ne fonc­tionne pas, et quand on a quel­qu’un au bout du fil, on nous dit… qu’on ne sait rien », s’agace-t-elle en­core. « On a fait le tour de tous les hô­pi­taux, on est al­lé à la cel­lule d’iden­ti­fi­ca­tion, mais per­sonne ne nous dit rien ! » se déses­père une autre soeur, prête à res­ter « toute la nuit s’il le faut ».

Ré­gu­liè­re­ment, des bé­né­voles de la pro­tec­tion ci­vile s’ap­prochent et pro­posent ca­fé, gâ­teaux, bou­teilles d ’ e a u . Da n s l a c e l l u l e d ’ a i d e mé­di­co-psy­cho­lo­gique, ins­tal­lée dans une salle an­nexe de l’hô­pi­tal, ils sont en­core nom­breux dans le même cas. A droite, as­sou­pie sur les ge­noux de son ma­ri après une nuit sans som­meil, une jeune femme est sans nou­velles de sa mère. Quelques mètres plus loin, une bles­sée avec un pan­se­ment sur la tête, at­tend, elle, des nou­velles de son fils de 14 ans et de ses beaux-pa­rents. No­ra Pistre, dont la fille de 17 ans ne ré­pon­dait plus au té­lé­phone après le feu d’ar­ti­fice, a pas­sé sa nuit de­vant l’hô­pi­tal avec toutes ces per­sonnes, des com­pa­gnons d’in­for­tune avec qui elle a na­tu­rel­le­ment tis­sé des liens. « J’avais vu sur la pro­me­nade que les gens avaient tout aban­don­né, leurs chaus­sures, leurs sacs… On es­sayait de se ras­su­rer en pen­sant que nos proches avaient per­du leur té­lé­phone. Mais à chaque f ois qu’une am­bu­lance ar­ri­vait, tout le monde pen­sait au pire. La plu­part al­laient di­rec­te­ment au sous-sol : la morgue. » No­ra a fi­na­le­ment re­çu un SMS de sa fille à… 5 h 42.

Une jeune fille saine et sauve qui confie pour­tant qu’elle au­ra be­soin d’aide psy­cho­lo­gique. « J’ai vu trop de choses hor­ribles, ra­conte Ke­me­lia. J’ai réus­si à ti­rer le petit frère d’une co­pine et son cou­sin qui res­taient pé­tri­fiés, alors que le ca­mion fon­çait vers nous. Mais, en­suite, les gens en pié­ti­naient d’autres, on cou­rait entre les ca­davres, j’ai vu un homme avec une jambe ar­ra­chée », pour­suit l’ado­les­cente. « La pro­me­nade des An­glais, c’est de­ve­nu la pro­me­nade de la Mort », souffle sa mère, si « fière » de sa fille, pour qui l’épreuve n’est pas en­core ter­mi­née : la mère d’une des deux co­pines qui l’ac­com­pa­gnaient jeu­di a fait un ar­rêt car­diaque après avoir as­sis­té à la scène, et celle de la se­conde manque, elle aus­si, à l’ap­pel.

« J’ai vu trop de choses hor­ribles »

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