« Il n’avait pas l’air d’un ter­ro­riste »

Aujourd'hui en France - - NICE 14 JUILLET - Nice (Alpes-Ma­ri­times) De l’un de nos en­voyés spé­ciaux Une ri­ve­raine Une voi­sine TI­MO­THÉE BOUTRY (AVEC T.R.)

SÉDUCTEUR, VIOLENT, bon vi­vant et sur­tout ab­so­lu­ment pas por­té sur la re­li­gion dans son quo­ti­dien. Cu­rieux pro­fil que ce­lui de Mo­ha­med La­houaiej Bouh­lel, le conduc­teur du ca­mion fou qui a fau­ché près de 300 per­sonnes, avant-hier, sur la pro­me­nade des An­glais. Si la na­ture ter­ro­riste de son acte ne fait au­cun doute — par son mode opé­ra­toire, le choix aveugle de ses vic­times et leur nombre aus­si éle­vé —, sa motivation de­meure une énigme. Et même si, comme l’a rap­pe­lé hier le pro­cu­reur de la Ré­pu­blique de Pa­ris, Fran­çois Mo­lins, son geste cor­res­pond en tout point aux ap­pels aux meurtres d’une or­ga­ni­sa­tion dji­ha­diste comme le groupe Etat is­la­mique, rien dans l’exis­tence de ce Tu­ni­sien de 31 ans n’évoque une quel­conque ra­di­ca­li­sa­tion re­li­gieuse.

« Il s’ha­billait à l’oc­ci­den­tale, bu­vait de l’al­cool, sor­tait en boîte de nuit, ne fai­sait pas sa prière, ne res­pec­tait pas le ra­ma­dan, énu­mère You­ness, un de ses an­ciens voi­sins de pa­lier. J’ai du mal à per­ce­voir le lien avec la re­li­gion. J’ai plu­tôt l’im­pres­sion qu’il a pé­té un plomb. » « Il don­nait même à man­ger du porc à ses en­fants », ren­ché­rit un proche de sa belle-fa­mille.

Né à M’Saken, dans la pé­ri­phé­rie de Sousse en Tu­ni­sie, le 3 jan­vier 1985, Mo­ha­med La­houaiej Bouh­lel vi­vait à Nice de­puis plu­sieurs an­nées. D’abord dans le nord de la ville, quar­tier Ba­te­co, où ré­side la fa­mille de son épouse, elle aus­si d’ori­gine tu­ni­sienne. Le couple a don­né nais­sance à trois en­fants, deux filles et un gar­çon, âgés de 5 ans à 18 mois. Mais dans ce quar­tier mixte de grands en­sembles bien en­tre­te­nus et plu­tôt agréables, les voi­sins n’igno­raient guère que le père d e f a mil l e t o u - jours ap­prê­té et par­fu­mé avait la main leste sur son épouse. « Sa femme nous avait par­lé des vio­lences dont elle était vic­time de sa part, se re­mé­more une ri­ve­raine bou­le­ver­sée dont les en­fants fré­quentent la même école que ceux du ter­ro­riste. Des vio­lences ver­bales mais aus­si phy­siques. » « Il la bat­tait comme pas pos­sible et elle avait si­gna­lé les faits à la po­lice », ajoute Ai­da, une autre voi­sine hor­ri­fiée.

Outre des vols et des dégradations, Fran­çois Mo­lins a d’ailleurs pré­ci­sé hier que Mo­ha­med L a h o u a i e j Bouh­lel était connu pour des me­naces et des vio­lences. Son ca­sier j udi­ciaire porte une seule men­tion : six mois de pri­son avec sur­sis pro­non­cés le 24 mars par le tri­bu­nal cor­rec­tion­nel de Nice pour des faits de vio­lence vo­lon­taire avec arme, en l’oc­cur­rence pour avoir je­té une pa­lette en bois sur un au­to­mo­bi­liste après une al­ter- ca­ti on avec ce der­nier en vier 2016.

Cette at­mo­sphère do­mes­tique in­vi­vable avait pous­sé son épouse à en­ta­mer une pro­cé­dure de divorce. Une sé­pa­ra­tion qui était, semble-t-il, sur le point d’abou­tir ju­ri­di­que­ment, mais qui s’était ra­pi­de­ment ma­té­ria­li­sée par le dé­part du do­mi­cile conju­gal de ce ma­ri violent et dra­gueur il y a près de deux ans. « Ils se sont sé­pa­rés au mo­ment où sa femme était en­ceinte de leur troi­sième en­fant », pré­cise une voi­sine cho­quée d’avoir as­sis­té, hier ma­tin, à l’in­ter­pel­la­tion de cette mère au foyer qui em­me­nait chaque jour ses en­fants à l’école du quar­tier. Une garde à vue clas­sique en pa­reil cas qui se pour­sui­vait tou­jours hier soir. Ega­le­ment en­ten­due par la po­lice dans la ma­ti­née, la belle-mère de Mo­ha­med La­houaiej Bouh­lel a, quant à elle, pu li­bre­ment re­ga­gner son do­mi­cile dans l’après-mi­di.

Mal­gré le peu d’es­time qu’ils por­taient à cet homme peu cha­leu­reux qui ve­nait ponc­tuel­le­ment rendre vi­site à ses en­fants, ses an­ciens voi­sins de­meurent stu­pé­faits de l’acte atroce dont il s’est ren­du cou­pable. « En ap­pa­rence, il n’avait rien d’un ter­ro­riste, sou­ligne Aï­cha. Il me don­nait sur­tout le sen­ti­ment d’être un peu per­du, pas for­cé­ment très stable et pas mal por­té sur la bois­son. Je n’au­rais ja­mais pu ima­gi­ner une chose pa­reille. »

De­puis la sé­pa­ra­tion, ce chauf­feur­li­vreur de pro­fes­sion s’était ins­tal­lé un peu plus à l’est de la ville, dans le quar­tier des abat­toirs, au pre­mier étage d’un petit im­meuble tran­quille. Une ar­ri­vée par­ti­cu­liè­re­ment dis­crète. « Il n’en­ga­geait ja­mais la dis­cus­sion, ne ré­pon­dant même pas j an- quand on lui di­sait bon­jour, mau­grée un voi­sin qui, comme les autres, n’évoque au­cun signe de ra­di­ca­li­sa­tion re­li­gieuse. On n’en­ten­dait ja­mais de bruit chez lui, ja­mais de musique. » « Il n’était pas très sym­pa­thique, confirme Jas­mine, une autre voi­sine, très cho­quée après avoir ap­pris le dé­cès d’un de ses amis et de son fils, jeu­di soir sur la pro­me­nade des An­glais. Il fai­sait très at­ten­tion à son as­pect ex­té­rieur, mais il avait la désa­gréable ha­bi­tude de me fixer du re­gard. Ça me met­tait mal à l’aise. » Un avis nuan­cé par cette autre ri­ve­raine qui avait réus­si à tis­ser des liens plus étroits avec lui. « Il était gen­til et ser­viable. On s’était échan­gé nos nu­mé­ros de té­lé­phone et on se ren­dait des ser­vices. Un jour, je lui avais prê­té mon té­lé­phone por­table, car le sien était en panne. Une autre fois, il m’avait avan­cé un peu d’ar­gent. La der­nière fois que nous nous sommes vus au dé­but du mois, il m’avait rap­por­té une bou­teille de vin », re­late-t-elle. Mo­ha­med La­houaiej Bouh­lel se mon­trait en re­vanche très dis­cret sur sa vie pri­vée. « Je ne connais­sais pas ses amis. Il ne m’avait ja­mais par­lé de sa fa­mille », as­sure cette mère de fa­mille qui s’en vou­drait presque de n’avoir dé­ce­lé au­cun signe avant­cou­reur chez lui. Tout juste avait-elle été in­tri­guée lors­qu’il lui avait de­man­dé, il y a plu­sieurs se­maines, l’au­to­ri­sa­tion de louer sa boîte aux lettres, ce qu’elle avait re­fu­sé.

Il est une autre étran­ge­té chez le ter­ro­riste au ca­mion. Car une chose est ac­quise : Mo­ha­med La­houaiej Bouh­lel n’a ja­mais été fi­ché. Il était to­ta­le­ment in­con­nu des ser­vices de ren­sei­gne­ment.

« Il bat­tait sa femme comme pas pos­sible et elle avait si­gna­lé les faits à la po­lice » « Un jour, je lui avais prê­té mon té­lé­phone por­table car le sien était en panne »

Nice (Alpes-Ma­ri­times), hier. C’est dans cet ap­par­te­ment au pre­mier étage d’un petit im­meuble à l’est de la ville, que Mo­ha­med La­houaiej Bouh­lel s’était ins­tal­lé après avoir quit­té le do­mi­cile conju­gal.

Mo­ha­med La­houaiej Bouh­lel.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.