Stu­peur aux abords du Ba­ta­clan

Aujourd'hui en France - - NICE 14 JUILLET - Un client du ca­fé le Ha­vane, Pa­ris XIe VIC­TOR TASSEL

LA NAUSÉE. Hier, le ré­veil a été dou­lou­reux au ca­fé le Ha­vane, bou­le­vard Vol­taire (Pa­ris XIe), à deux pas du Ba­ta­clan et à quelques cen­taines de mètres de la rue Ni­co­las-Ap­pert, où sié­geait « Char­lie Heb­do ». Un homme, ra­sé, lit le jour­nal au comp­toir, pros­tré. Son vi­sage est fer­mé, ses yeux em­bués der­rière le verre de ses lu­nettes noires. Au fond du ca­fé, un autre est as­sis à une table. Che­veux longs gri­son­nants, il a ter­mi­né son ca­fé de­puis dix mi­nutes, mais il reste, as­sis, le re­gard dans le vide.

L ’ a t mo s p h è r e est lourde. Comme si le chaos à 800 km de dis­tance ré­veillait en eux l’hor­reur qu’ils ont vue, en­ten­due. Les ca­davres, les bles­sés, le sang, le bruit des balles, des si­rènes. « Ce ma­tin, beau­coup de gens ne par­laient pas. Ils étaient trop écoeu­rés… » ra­conte Ber­nard, le ser­veur, un oeil sur son smart­phone pour suivre la si­tua­tion à Nice. Tout est en­core là, dans leurs têtes. Le trau­ma­tisme tou­jours pré­sent. « Je suis pra­ti­que­ment sourd mais j’avais bien en­ten­du les tirs au Ba­ta­clan… » se rap­pelle un homme ados­sé au comp­toir, l a soixan­taine pas­sée et le vi­sage mar­qué par l’al­cool. Dans la par­tie ré­ser- vée aux jeux à grat­ter et aux ci­ga­rettes, le pro­prié­taire est plan­té der­rière la caisse, l’air ha­gard. « J’es­saye de ne pas re­pen­ser à tout ce qui s’est pas­sé. C’est trop triste… » souffle-t-il. « Tout le quar­tier est meur­tri, ex­plique Ber­nard, la voix mar­quée par les ci­ga­rettes. Il le res­te­ra. Per­sonne ne pour­ra ou­blier ce qui s’est pas­sé. De­puis les at­taques, nous ne sommes pas si tran­quilles que ça… »

Te­nue tra­di­tion­nelle du gar­çon de ca­fé pa­ri­sien un peu fa­ti­gué, lu­nette sur le nez, che­veux gri­son­nants, Ber­nard est la mé­moire du quar­tier. Père de trois en­fants, ce­la fait vingt-cinq ans qu’il tra­vaille dans le ca­fé. Il connaît tous les clients et leurs pe­tites ha­bi­tudes. Il sert un de­mi de bière au comp­toir à un homme qui vient juste de ren­trer, sans même qu’il ait be­soin de la com­man­der. « Ma soeur était à SaintLaurent-du-Var hier, c’est à cô­té de Nice. Elle était avec ma nièce et une de ses amies qui était au Ba­ta­clan lors des at­ten­tats, ra­conte le client d’une cin­quan­taine d’an­nées. Ils avaient pré­vu d’al­ler là-bas pour voir le feu d’ar­ti­fice… T’ima­gines la pe­tite, le trau­ma­tisme en­core ? » « Elle doit se dire qu’elle est mau­dite, la pauvre… » ré­pond Ber­nard, en train d’es­suyer un verre.

Deux hommes d’ori­gine magh­ré­bine poussent la porte de l’éta­blis­se­ment. L’un prend un ca­fé, l’autre une bière. « Y a pas de mot pour dé­crire ce qui s’est pas­sé… » souffle l’un d’eux. Ils s’éclipsent pour s’ins­tal­ler en ter­rasse. Comme s’ils avaient peur d’être stig­ma­ti­sés. « C’est pour eux que c’est le plus dif­fi­cile. Avec ce cli­mat, j’ai peur que la com­mu­nau­té mu­sul­mane soit prise pour cible par l’ul­tra­droite… » s’in­quiète le ser­veur.

Au bout du comp­toir, une voix s’élève. C’est celle de Jean-Fran­çois, 52 ans. Né à l’île Mau­rice, il est ar­ri­vé en France en 1985. Le chef d’en­tre­prise, père de deux en­fants, est exas­pé­ré par ce qu’il se passe. « C’est un pays ma­gni­fique, le plus beau du monde, qui m’a tel­le­ment ap­por­té… Alors quand quel­qu’un est ca­pable de s’at­ta­quer de la sorte… Ça me donne en­vie de vo­mir, tonne le chef d’en­tre­prise. C’est ef­frayant quand on pense que l’on en est ar­ri­vé à se dire que chaque jour en vie est une chance… » En face de lui, Ber­nard lève les yeux au ciel.

« J’es­saye de ne pas re­pen­ser à tout ce qui s’est pas­sé. C’est trop triste »

le­pa­ri­sien.fr Re­cueille­ment spon­ta­né à Pa­ris, place de la Ré­pu­blique

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