« On ne peut pas vivre en état de stress per­ma­nent »

Eve­lyne Josse,

Aujourd'hui en France - - NICE 14 JUILLET - Propos re­cueillis par E.C.

SE­LON la psy­cho­logue, maître de confé­rences à l’uni­ver­si­té de Lor­raine à Metz, le trau­ma­tisme nous touche tant sur l e plan in­di­vi­duel que sur le plan col­lec­tif. Quelles consé­quences psy­cho­lo­giques l’at­ten­tat de Nice va-t-il avoir sur les vic­times et les té­moins ? ÉVE­LYNE JOSSE. Voir des corps vo­ler comme dans un jeu de quilles et des membres épar­pillés sur le sol consti­tue un choc en­core plus violent que de tom­ber sur une vic­time cou­chée au sol avec du sang qui sort de la poi­trine. Mais sui­vant sa per­son­na­li­té, ses an­té­cé­dents, son de­gré d’im­pli­ca­tion dans le drame et le ni­veau de sou­tien four­ni par son en­tou­rage, cha­cun ré­agi­ra de ma­nière très dif­fé­rente. Cer­tains ma­ni­festent bruyam­ment leurs émo­tions par des pleurs ou des cris, d’autres semblent to­ta­le­ment in­dif­fé­rents ou bien se sentent cou­pa-

Comment dé­ce­ler un syn­drome post­trau­ma­tique ? Les pre­miers symp­tômes sont les re­vi­vis­cences : les flash-back ou les cau­che­mars de ré­pé­ti­tion. Mais un état de stress post­trau­ma­tique peut aus­si se ca­rac­té­ri­ser par des at­ti­tudes d’évi­te­ment de tout ce qui nous fait re­pen­ser au drame : les lieux, les si­tua­tions mais aus­si les conver­sa­tions. Autre signe, une hy­per­vi­gi­lance. On est per­pé­tuel­le­ment en alerte, on sur­saute au moindre bruit… Je l’ai consta­té chez l’une de mes pa­tientes qui a vé­cu l’at­ten­tat dans le mé­tro de Bruxelles. Pen­dant pl us i e ur s s e maines, e l l e n’osait plus des­cendre dans sa cave. Oui, heu­reu­se­ment ! Cer­taines vic­times voient leurs troubles s’es­tom­per et dis­pa­raître spon­ta­né­ment. Mais, dans la plu­part des cas, la re­cons­truc­tion de­mande du temps et né­ces­site une vraie prise en charge psy­cho­lo­gique. Les mé­thodes qui donnent le plus de ré­sul­tats sont l’hyp­nose et l’EMDR. Une tech­nique im­por­tée des Etats-Unis qui consiste à faire ef­fec­tuer une sé­rie de mou­ve­ments ocu­laires au pa­tient pour « re­pro­gram­mer » son men­tal après le trau­ma­tisme. En re­vanche, il faut se mé­fier des ben­zo­dia­zé­pines, qui bloquent le pro­ces­sus de gué­ri­son na­tu­relle et pro­voquent une dé­pen­dance sur le long terme. Au-de­là des souf­frances in­di­vi­duelles, peut-on par­ler d’un trau­ma­tisme col­lec­tif ? Sans au­cun doute. En choi­sis­sant la date du 14 Juillet d’abord, le tueur a frap­pé au coeur les va­leurs de la so­cié­té fran­çaise. Comme un ma­ri qui jette son al­liance à l’égout après une dispute conju­gale tue sym­bo­li­que­ment le ma­riage. Et puis il s’est at­ta­qué à des fa­milles, à des en­fants. Il ne les vi­sait pas spé­ci­fi­que­ment, mais, en n’épar­gnant pas les plus vul­né­rables, il a vou­lu mon­trer que rien ne pour­rait ar­rê­ter les ter­ro­ristes, que tout le monde dé s o r mais é t a i t une cible po­ten­tielle. Comment le sur­mon­ter ? La vague d’at­ten­tats n’est sans doute pas près de s’ar­rê­ter. Or on ne peut pas vivre en si­tua­tion de stress per­ma­nent. Ce n’est pas te­nable sur le long terme. Au gré des at­taques, on va donc sans doute se mon­trer de plus en plus vi­gi­lants, évi­ter au maxi­mum les lieux pu­blics mais dé­ve­lop­per en même temps des mé­ca­nismes d’adap­ta­tion. Pour es­sayer de me­ner le plus pos­sible une vie nor­male.

« On va se mon­trer de plus en plus vi­gi­lants mais dé­ve­lop­per en même temps des mé­ca­nismes d’adap­ta­tion »

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