Si fiers de leur mère

Le tueur a fait 84 vic­times, fran­çaises et étran­gères. Par­mi elles, Fa­ti­ma Char­ri­hi. Ses en­fants la ra­content.

Aujourd'hui en France - - NICE 14 JUILLET - Nice (Alpes-Ma­ri­times) De l’un de nos en­voyés spé­ciaux La­ti­fa, sa fille Ali, son fils LOUISE COLCOMBET

C’EST UN PETIT im­meuble de cou­leur ocre, plan­té sur les hau­teurs de Nice. A ses pieds, dans la cour bai­gnée d’un so­leil de fin d’après-mi­di, des en­fants s’égaient, jouant une par­tie de foot­ball im­pro­vi­sée près des voi­tures. Nul doute qu’à voir ces ga­mins se dis­pu­ter âpre­ment la balle, tis­sant des liens avec le petit cou­sin ve­nu spé­cia­le­ment d’Am­ster­dam, Fa­ti­ma Char­ri­hi au­rait eu ce sou­rire plein de ten­dresse dont tous veulent se sou­ve­nir.

Celle qui « pla­çait la fa­mille au­des­sus de tout », dit d’elle Ali, 36 ans, l’aî­né de ses sept en­fants, a quit­té les siens en ce tra­gique 14 Juillet, fau­chée au tout dé­but de la che­vau­chée mor­telle de Mo­ha­med La­houaiej Bouh­lel. Dans son quar­tier de la Cos­tière, elle était une femme res­pec­tée, « une femme exem­plaire », in­siste une proche, in­ves­tie dans la com­mu­nau­té, ai­dant vo­lon­tiers à la pré­pa­ra­tion des ma­riages, cui­si­nant no­tam­ment de la soupe pour des san­sa­bri au sein de la Fé­dé­ra­tion des mu­sul­mans du Sud. Une femme qui, à 62 ans, in­car­nait éga­le­ment le par­cours d’une im­mi­gra­tion réus­sie, faite d’ab­né­ga­tion, et dont les en­fants se disent au­jourd’hui « tel­le­ment fiers ».

Ori­gi­naire de Tagh­zoute n’Aït At­ta, petit vil­lage ber­bère du Ma­roc, Fa­ti­ma avait re­joint son ma­ri en France en 1984. Un re­groupe- ment ac­cé­lé­ré à l’époque par un drame per­son­nel, la mort de sa fille de 3 ans, tuée par la va­ri­celle. « Je crois que cette épreuve, dont elle n’a ja­mais par­lé par pu­deur, lui a don­né en­core plus de force pour nous éle­ver », ana­lyse au­jourd’hui Ali. Lui, l’aî­né, cou­pable de quelques écarts à l’ado­les­cence, se dit au­jourd’hui « re­con­nais­sant à ja­mais » en­vers cette mère qui avait su le re­mettre dans le droit che­min. « Ah, les de­voirs… avec elle c’était quelque chose ! » soufflent en choeur et en sou­rire trois de ses filles, La­ti­fa, 31 ans, Na­dia, 23 ans, et Faï­za, 20 ans.

« Elle a tou­jours sui­vi de très près nos par­cours sco­laires. C’était une main de fer dans un gant de ve­lours, se sou­vient La­ti­fa. Elle était stricte, mais tou­jours juste. D’une pa­tience et d’une dou­ceur en toutes cir­cons­tances. »

« Ce qu’elle n’avait pas pu avoir, elle le vou­lait pour nous » « Elle in­sis­tait sur la to­lé­rance et le fait que juifs, mu­sul­mans et chré­tiens ont le même dieu »

Celle qui n’avait pas eu la chance d’al­ler à l’école, dans son vil­lage na­tal, avait ap­pris à lire et à écrire seule, s’oc­cu­pant des pa­piers pour toute la mai­son­née, tout en fai­sant des mé­nages et en éle­vant ses en­fants. « Ce qu’elle n’avait pas pu avoir, elle le vou­lait pour ses filles, pour­suit La­ti­fa. Elle nous di­sait : il faut que tu de­viennes quel­qu’un par toi-même, que tu sois in­dé­pen­dante, et alors l’homme que tu ren­con­tre­ras te res­pec­te­ra d’au­tant plus. »

Re­li­gieuse pra­ti­quante, Fa­ti­ma Char­ri­hi fré­quen­tait as­si­dû­ment la mos­quée du quar­tier de la Made- leine, prô­nant un is­lam mo­dé­ré, « le vé­ri­table is­lam, pas ce­lui de ce sui­ci­daire qui s’est choi­si une p s e u d o - c a u s e p o u r s e me r la mort », sou­ligne Ham­za, son fils de 28 ans, lui-même très in­ves­ti lo­ca­le­ment dans des as­so­cia­tions cultuelles.

« Lorsque je me suis po­sé des ques­tions sur la re­li­gion, c’est elle qui m’a ren­sei­gné. Elle in­sis­tait sur la to­lé­rance et le fait que juifs, mu­sul­mans et chré­tiens ont le même dieu, elle avait des amies de toutes confes­sions », pour­suit Ali. Ham­za, lui, se sou­vient que sa mère as­sis­tait avec tris­tesse à la mon­tée de l’is­la­mo­pho­bie, et re­fuse que ce nou­vel att en­tat puisse en­core agran­dir le fos­sé de l’in­com­pré- hen­sion. « Si cet homme pré­tend agir au nom de l’is­lam, alors il est aveugle, car la pre­mière per­sonne qu’il a fau­chée, c’était une femme pieuse et ai­mée de tous. » Plus loin, Na­dia ac­quiesce en si­lence. « Vous sa­vez, dit-elle, tout le monde vous di­ra tou­jours que sa mère c’était la meilleure. Mais moi, c’était vrai. »

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