La nuit où Er­do­gan a failli tom­ber

TUR­QUIE. Ré­cit des six heures de chaos, dans les rues d’Is­tan­bul et d’An­ka­ra, qui au­raient pu être fa­tales à l’au­to­crate ot­to­man, cible d’un coup d’Etat avor­té d’une frac­tion de l’ar­mée.

Aujourd'hui en France - - ACTUALITÉ - CHARLES SA­PIN @CSA­PIN

HIER, les villes d’An­ka­ra et d’Is­tan­bul avaient re­trou­vé leur calme es­ti­val. Rien ne té­moi­gnait de la nuit pré­cé­dente, qui a bien failli être le cré­pus­cule de l’au­to­crate turc.

Ven­dre­di, 22 h 30 : sou­dain, des F-16 au ras des mai­sons… Dans les rues de la ca­pi­tale comme dans celles d’Is­tan­bul, les ha­bi­tants pro­fitent de la dou­ceur de l’été sans se dou­ter du séisme qui les at­tend. Seules quelques ru­meurs per­turbent les Stam­bou­liotes. « A la té­lé­vi­sion, les jour­na­listes an­non­çaient que les deux ponts en­jam­bant le Bos­phore étaient fer­més par l’ar­mée, ra­conte Tu­lin, Fran­co-Turque de 23 ans. Avec mes amis, on a trou­vé ça bi­zarre. Nor­ma­le­ment c’est la po­lice qui s’oc­cupe de la cir­cu­la­tion. »

Quelques ins­tants plus tard, le raf­fut des avions de com­bat F-16 vo­lant au ras des ha­bi­ta­tions confirme leurs craintes. A 450 km de là, des troupes et des chars d’as­saut prennent po­si­tion au­tour des points né­vral­giques de la ca­pi­tale : le pa­lais pré­si­den­tiel, le Par­le­ment et le QG de l’état-ma­jor. Le bruit d’une ex­plo­sion re­ten­tit au loin. « On a tout de suite pen­sé à un at­ten­tat de l’Etat is­la­mique », lâche Tu­lin. Er­reur…

23 heures : l’énig­ma­tique Conseil de la paix. Des chaînes de té­lé­vi­sion évoquent une « ten­ta­tive de coup d’Etat ». Ra­pi­de­ment, le Pre­mier mi­nistre, Bi­na­li Yil­di­rim, confirme l’ac­tion d’un « groupe au sein de l’ar­mée ».

Les mi­li­taires re­belles prennent d’as­saut l’état-ma­jor de l’ar­mée, tuent plu­sieurs loya­listes et sé­questrent le chef des ar­mées. Dans un com­mu­ni­qué, les put­schistes pro­clament la loi mar­tiale et le cou­vre­feu, pro­met­tant de res­tau­rer les droits de l’homme et la dé­mo­cra­tie. Leur mes­sage est si­gné de l’énig­ma­tique Conseil de la paix dans le pays. « Ce nom re­prend pour par­tie l’adage de Mus­ta­fa Ke­mal Atatürk ( NDLR : père de la na­tion turque, laïc, pré­sident de 1923 à 1938) », re­lève l’his­to­rien Sa­mim Akgönül. En pla­teau, la pré­sen­ta­trice de la té­lé­vi­sion d’Etat TRT1 est contrainte de lire, la voix trem­blante, un texte des re­belles s’an­non­çant « to­ta­le­ment maîtres du pays ». Dans les rues, des Turcs se ruent vers les com­merces en­core ou­verts et dis­tri­bu­teurs de billets.

Une heure : les muez­zins s’en mêlent. De­puis Mar­ma­ris, sur la côte égéenne, le pré­sident Re­cep Tayyip Er­do­gan ré­ap­pa­raît en­fin… sur son té­lé­phone por­table. Du ja­mais-vu ! La pré­sen­ta­trice de CNNTur­quie l’in­ter­roge en di­rect via l’ap­pli­ca­tion Fa­ceTime. Ces images d’Er­do­gan s’ex­pri­mant sur un sim- ple iPhone font aus­si­tôt le tour du monde… « Je suis le com­man­dant en chef », as­sène-t-il, ap­pe­lant la po­pu­la­tion à des­cendre en masse dans les rues.

Des di­zaines de mil­liers de Turcs, dra­peaux en main, bravent les mi­li­taires dans un élan fé­roce. Des ru­meurs font vite état de cas de dé­ca­pi­ta­tions de put­schistes. Des échanges de coups de feu et tirs d’obus dé­chirent la nuit. Une fu­sée s’abat sur la fa­çade du Par­le­ment. Le QG des ser­vices se­cret à An­ka­ra est bom­bar­dé. Chaos. La foule, gal­va­ni­sée, prend le des­sus sur les re­belles. Au som­met des mos­quées, l es muez­zins re­laient l’ap­pel d’Er­do­gan à chas­ser les put­schistes.

4 h 30 : les re­belles ba­layés. Sur le tar­mac de l’aé­ro­port Atatürk d’Is­tan­bul, aux mains des re­belles quelques heures plus tôt, l’avion pré­si­den­tiel se pose sous les vi­vats d’une pe­tite foule. Quelques coups de feu conti­nue­ront de ré­son­ner jus­qu’au petit ma­tin, avant que les sé­ces­sion­nistes, contraints à la red­di­tion, ne dé­posent les armes. Le bi­lan est lourd : 161 morts et 1 440 bles­sés cô­té ci­vils et forces loya­listes ; 104 tués et 2 839 ar­res­ta­tions cô­té re­belles.

Re­gon­flé par le sou­tien de sa po­pu­la­tion, des par­tis d’op­po­si­tion, mais aus­si de di­ri­geants étran­gers comme Ba­rack Oba­ma, l’au­to­crate ot­to­man ne tarde pas à en­clen­cher sa vengeance. Hier, le Pre­mier mi­nistre s’est pro­non­cé pour le ré­ta­blis­se­ment de la peine de mort. le­pa­ri­sien.fr Tur­quie : chaos après le coup d’Etat man­qué

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