La baie des ar­tistes

La pro­me­nade des An­glais a tou­jours fas­ci­né les ar­tistes, des grands co­lo­ristes Ma­tisse et Du­fy, jus­qu’aux plas­ti­ciens et pho­to­graphes contem­po­rains.

Aujourd'hui en France - - VOTRE SOIRÉE TÉLÉVISION - YVES JAEGLÉ

MA­TISSE com­pa­rait la lu­mière de Nice à celle de l’Océa­nie. Ce sont les gens du Nord comme le peintre du « Bon­heur de vivre » qui ont in­ven­té la Ri­vie­ra, son art de vivre et son art tout court. Les An­glais for­tu­nés d’abord, avant les Russes, qui dé­barquent au XIXe siècle. La Pro­me­nade porte leur nom parce qu’ils l’ont réel­le­ment construite, en pierres. Nice people : en 1897, le pa­lace Re­gi­na, lé­gè­re­ment sur les hau­teurs, en re­trait, est édi­fié pour la reine Vic­to­ria elle-même. C’est là que Ma­tisse est mort, en 1954, au troi­sième étage de ce pa­lais dé­jà re­con­ver­ti en ap­par­te­ments. Le peintre avait sou­vent dé­mé­na­gé de- puis sa découverte de Nice en 1917, ja­mais loin de la baie des Anges et de ce « mi­lieu cris­tal­lin, cette lim­pi­di­té né­ces­saire », comme il le confiait au poète Louis Ara­gon, ré­fu­gié dans le quar­tier des Pon­chettes en 1941.

Nice l’ac­cueillante, aus­si, re­fuge au­tant que vil­lé­gia­ture. Ro­main Ga­ry, l’unique double Prix Gon­court — sous deux noms dif­fé­rents — est ar­ri­vé en­fant à Nice, sous un troi­sième nom, ce­lui d’un juif d’Eu­rope de l’Est, avec sa mère presque sans le sou qui voyait Nice comme une Ca­li­for­nie, un rêve d’ave­nir, que l’écri­vain a ra­con­té dans « la Pro­messe de l’aube ». Dans les pa­laces sur la pro­me­nade, il n’y avait pas que des gens riches, mais aus­si des étran­gères aux abois comme ma­dame Ga­ry — ou plu­tôt Ka­cew — une femme seule qui es­sayait de vendre dans les bou­tiques du hall de la bim­be­lo­te­rie, pour nour­rir son fu­tur écri­vain de fils.

Une ville qui at­tire le monde en­tier

C’est aus­si et sur­tout ça, Nice et la pro­me­nade des An­glais : une der­nière chance, un bout du monde où l’on es­père se re­faire, au ca­si­no ou ailleurs. Une ville de far­niente, mais as­sez ha­bile pour en faire une in­dus­trie at­ti­rant le monde en­tier. Ici, la chance tourne. Raoul Du­fy, autre grand peintre du Nord, né au Havre, mort un an avant Ma­tisse et en­ter­ré comme lui au ci­me­tière de Ci­miez, sur les hau­teurs de la ville, a réa­li­sé ses plus beaux ta­bleaux à Nice. Ce gé­nial co­lo­riste tombe amou­reux d’une Ni­çoise, et de l’ar­ron­di de la baie des Anges (qui a don­né son nom au chef-d’oeuvre de Jacques De­my, avec Jeanne Mo­reau). Lui aus­si peint chaque jour la pro­me­nade des An­glais, en vue plon­geante de­puis l’Hô­tel Suisse, ses bleus, ses verts éme­raude et ses élé­gantes en bord de mer. Van Don­gen, Cha­gall sont tout près, de Vence à Monte-Car­lo. Re­noir et Bonnard vi­vaient à quelques ki­lo­mètres. Et ce qui de­vait ar­ri­ver ar­ri­va : Nice gé­nère dans les an­nées 1960 sa propre école d’ar­tistes, plus in­so­lente, moins pay­sa­giste, mais née ici, de Ben le far­ceur à Yves Klein qui vou­lait si­gner le ciel, et qui fit dé­po­ser en bre­vet son bleu, le bleu pro­fond du Sud. Nice n’a rien d’un mu­sée : les ga­le­ries d’art contem­po­rain y jouent en­core au­jourd’hui un rôle im­por­tant. L’an der­nier, à l’oc­ca­sion d’une sé­rie d’ex­po­si­tions sur l’his­toire de la pro­me­nade des An­glais, deux jeunes ci­néastes avaient consa­cré à ce front de mer au­jourd’hui en­deuillé un ex­tra­or­di­naire film de mon­tage, gor­gé de vie, un siècle d’images, « l’Echap­pée vive ». Un titre en­core plus ma­gni­fique et poi­gnant au­jourd’hui.

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