« La ques­tion so­ciale est sa prio­ri­té »

Oli­vier Pi­ton,

Aujourd'hui en France - - LE FAIT DU JOUR - Pro­pos re­cueillis par J.A. J.A. J.A.

POUR CET AVO­CAT à Pa­ris et Wa­shing­ton, Do­nald Trump ébranle les fon­de­ments de la ci­vi­li­sa­tion amé­ri­caine. Quel est l’en­jeu de Cle­ve­land ? OLI­VIER PI­TON. Sauf coup de théâtre, Do­nald Trump de­vrait em­por­ter l’in­ves­ti­ture cette se­maine. Reste ce que j’ap­pelle l’« énigme » Cle­ve­land, c’est l’am­pleur de ses sou­tiens. Est-ce que les pré­cé­dents pré­si­dents, comme George W. Bush ou les té­nors du par­ti vont prendre la pa­role ? S’il n’y a que des se­conds cou­teaux qui ap­puient Trump, ce­la si­gni­fie­ra que le Par­ti ré­pu­bli­cain n’est pas mas­si­ve­ment der­rière son can­di­dat, et il au­ra beau­coup de mal à rem­por­ter l’élec­tion du 8 no­vembre. L’im­plo­sion du Par­ti ré­pu­bli­cain est un risque à ne pas écar­ter. En quoi la dé­si­gna­tion de Trump, à Cle­ve­land, se­rait his­to­rique ? Ce se­rait la pre­mière fois qu’un can­di­dat à la pré­si­dence au­rait à faire face à la fronde de son par­ti. C’est un ov­ni pour les ré­pu­bli­cains. En termes d’image, c’est un homme d’af­faires, de­ve­nu cé­lèbre grâce à la té­lé­réa­li­té, ma­rié plu­sieurs fois, au com­por­te­ment bling-bling et qui a fait de la cri­tique du « po­li­ti­queme n t c o r r e c t » d e s é l i t e s d e Wa­shing­ton un che­val de ba­taille. Il est à l’op­po­sé du ré­pu­bli­cain type, au pro­fil plu­tôt lisse, res­pec­tant, en ap­pa­rence, les conven­tions so­ciales. Mais ce sont les thèmes qu’il a dé­ve­lop­pés qui rendent sa per­cée po­li­tique to­ta­le­ment in­édite. C’est-à-dire ? Son dis­cours s’adresse à cette classe po­pu­laire et moyenne, plu­tôt blanche, rui­née par la dés­in­dus­tria­li­sa­tion, ces mil­lions de « pe­tits Blancs » que de­puis des dé­cen­nies les ré­pu­bli­cains et les dé­mo­crates ont aban­don­nés. Trump trouve un écho au­près de cette classe ou­vrière car il lui parle, il la nomme. Il af­firme haut et fort que la gé­né­ra­tion qui vient se­ra moins pros­père que les pré­cé­dentes. Ce dé­cli­nisme mê­lé de xé­no­pho­bie va à l’en­contre de l’op­ti­misme qua­si phi­lo­so­phique sur le­quel est fon­dée la ci­vi­li­sa­tion amé­ri­caine. Comme Ber­nie San­ders, à gauche, Trump a fait de la ques­tion so­ciale sa prio­ri­té. Et il n’a pas hé­si­té à re­mettre en cau- se les fon­de­ments sé­cu­laires des Etats-Unis : le libre-échange et l’ac­cueil des im­mi­grés.

« Son dis­cours s’adresse à cette classe po­pu­laire et moyenne, plu­tôt blanche, rui­née par la dés­in­dus­tria­li­sa­tion » « Il re­met en cause les fon­de­ments sé­cu­laires des Etats-Unis comme le libre-échange »

En quoi dif­fère-t-il des an­ciens pré­si­dents ré­pu­bli­cains ? Ja­mais, même Ro­nald Rea­gan ou George W. Bush que l’on consi­dé­rait comme des re­pré­sen­tants d’une droite ul­tra, au­cun pré­sident n’est al­lé aus­si loin. Trump se­rait le pre­mier can­di­dat à la Mai­son-Blanche à faire le lien entre la dés­in­dus­tria­li­sa­tion et la mon­dia­li­sa­tion et à ré­cla­mer des bar­rières pro­tec­tion­nistes. Il se­rait aus­si le pre­mier à lier l’im­mi­gra­tion et le ter­ro­risme, en stig­ma­ti­sant les mu­sul­mans. George W. Bush, même en pleine guerre d’Irak, n’a ja­mais fait d’amal­game entre la sé­cu­ri­té et l’is­lam. Il a cher­ché à ré­gu­ler l’im­mi­gra­tion et non à l’in­ter­dire. Trump se­rait le pre­mier à ar­ri­ver à de telles res­pon­sa­bi­li­tés en conju­guant le so­cial, l’iden­ti­taire et le sé­cu­ri­taire. Il se rap­proche de nos po­pu­listes. Il a « eu­ro­péa­ni­sé » la vie po­li­tique amé­ri­caine. Trump peut-il ga­gner la course à la Mai­son-Blanche ? Qui peut le sa­voir ? Les der­niers évé­ne­ments du Texas et de Bâ­ton-Rouge (voir ci-contre) montrent que la ques­tion des mi­no­ri­tés n’est pas ré­glée, et sur ce thème Hilla­ry Clin­ton reste la plus cré­dible. Mais même si Trump perd, le po­pu­lisme ne se­ra pas mort. Dé­nué d’ex­pé­rience po­li­tique, Trump ne peut pas s’ap­puyer sur une équipe de cam­pagne étof­fée ou che­vron­née. Celle-ci ne com­prend, se­lon la Com­mis­sion élec­to­rale fé­dé­rale, que 70 per­sonnes, contre… 700 pour Hilla­ry Clin­ton. Ce­la pa­raît maigre pour conqué­rir les Etats char­nières (« swing states ») dans les­quels se joue­ra la vic­toire en no­vembre. Sa troi­sième épouse, Me­la­nia, et ses en­fants, peu ex­pé­ri­men­tés, no­tam­ment ses fils Do­nald Jr., Eric, sa fille Ivan­ka et le ma­ri de cette der­nière, Ja­red Ku­sh­ner, jouent un rôle im­por­tant. Tout comme sa di­rec­trice de com­mu­ni­ca­tion, Hope Hicks, un an­cien man­ne­quin de 27 ans. Pis : les autres membres de son équipe se livrent une ter­rible guerre d’in­fluence. Le di­rec­teur de cam­pagne Co­rey Le­wan­dows­ki y a même per­du sa place. Ce der­nier était aux cô­tés du mil­liar­daire La conven­tion na­tio­nale ré­pu­bli­caine qui se tient cette se­maine à Cle­ve­land (Ohio) cou­ronne sept mois de pri­maires or­ga­ni­sées dans les Etats. Celle des dé­mo­crates au­ra lieu du 25 au 28 juillet à Phi­la­del­phie (Penn­syl­va­nie) et mar­que­ra le der­nier grand ren­dez­vous avant l’élec­tion pré­si­den­tielle, qui se joue­ra le 8 no­vembre. Ce sont les dé­lé­gués élus lors des pri­maires lo­cales qui votent à la conven­tion pour in­ves­tir le can­di­dat of­fi­ciel. Le dé­lé­gué est gé­né­ra­le­ment dé­si­gné de­puis ses pre­miers pas po­li­tiques. Sou­cieux de conser­ver le ca­rac­tère « hors normes » de son can­di­dat, il a dû plier face à Paul Ma­na­fort, un des seuls « pros » de l’équipe. Ma­na­fort, « spin doc­tor » ré­pu­té qui conseillait dé­jà Rea­gan et Bush, sou­haite au contraire pro­fes­sion­na­li­ser la cam­pagne qua­si fa­mi­liale de Trump, tem­pé­rer ses dis­cours xé­no­phobes et or­ga­ni­ser la le­vée de fonds. Car, fort de sa for­tune per­son­nelle et de sa vi­si­bi­li­té mé­dia­tique, Trump s’était peu sou­cié de l’in­ten­dance. Ses at­taques contre les lob­bys qui sou­tien­draient Clin­ton ont même dis­sua­dé plus d’un do­na­teur. Or, une cam­pagne coûte cher. En 2012, le Par­ti dé­mo­crate et le Par­ti ré­pu­bli­cain avaient dé­pen­sé cha­cun en­vi­ron 1 Md$. Dé­but juin, Trump ne dis­po­sait plus que de 1,3 M$ en caisse, contre plus de 41 M$ pour Hilla­ry Clin­ton.

Une équipe qui manque d’étoffe Pro­fes­sion­na­li­ser une cam­pagne qua­si fa­mi­liale Cle­ve­land mode d’em­ploi

pour le sou­tien à un can­di­dat pré­cis, et cen­sé faire va­loir ce sou­tien lors de la conven­tion na­tio­nale. Do­nald Trump est ain­si d’ores et dé­jà as­su­ré du vote de 1 541 dé­lé­gués, alors qu’il lui suf­fit de 1 237 voix pour être élu. Son élec­tion est donc qua­si­ment ac­quise. Il fau­drait, ce qui reste ju­ri­di­que­ment pos­sible, que des dé­lé­gués changent d’avis ou que les règles de no­mi­na­tion soient mo­di­fiées in ex­tre­mis pour em­pê­cher l’élec­tion de Trump. Très peu pro­bable.

Oli­vier Pi­ton.

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