« On ten­tait de les gar­der en vie »

AT­TEN­TAT DE NICE. Alors que les corps des vic­times ont com­men­cé à être ren­dus aux fa­milles, les pom­piers pré­sents le soir du 14 juillet pour le feu d’ar­ti­fice confient leur trau­ma­tisme face aux scènes qu’ils ont vues.

Aujourd'hui en France - - LE FAIT DU JOUR - Nice (Alpes-Ma­ri­times) De nos en­voyés spé­ciaux LOUISE COLCOMBET

TRENTE-CINQ ANS de mé­tier. Des mil­liers d’in­ter­ven­tions. Des bles­sures in­des­crip­tibles. Et même un at­ten­tat, lors­qu’il était ma­rin-pom­pier à Marseille (Bouches-du-Rhône), dans les an­nées 1980. Au fil de sa longue car­rière, le lieu­te­nant Pierre Bi­naud a été té­moin de drames hu­mains comme seuls pom­piers, po­li­ciers ou mé­de­cins sont ha­bi­tués à en voir. Cinq jours après ce fu­neste 14 Juillet, pour­tant, ce pro­fes­sion­nel aguer­ri n’a que faire d’en­dos­ser la pos­ture du pom­pier en­dur­ci. « Je lutte », dit-il hum­ble­ment.

« In­sup­por­table »

Jeu­di der­nier, il était sur la pro­me­nade des An­glais, mo­bi­li­sé en tant que pré­sident de l’Union dé­par­te­men­tale des sa­peurs-pom­piers, une as­so­cia­tion à but so­cial — elle s’oc­cupe no­tam­ment des or­phe­lins — qui se fi­nance en as­su­rant la sé­cu­ri­té de grands évé­ne­ments, au même titre que la Croix-Rouge ou la prot e c t i o n c i v i l e . Et c o mme t a n t d’autres, Pierre Bi­naud n’ou­blie­ra ja­mais ce qu’il a vu.

De­puis son PC sé­cu­ri­té, c’est d’abord une foule pa­ni­quée qu’il aper­çoit dé­fer­ler vers lui. Deux cents mètres en amont, le ca­mion fou vient de ter­mi­ner sa mor­telle che­vau­chée à hau­teur du Pa­lais de la Mé­di­ter­ra­née. « Je vois des gens à terre, des bles­sés par di­zaines… » Son ins­tinct pro­fes­sion­nel lui or­donne d’agir, mais les po­li­ciers, pris dans une fu­sillade avec le conduc­teur, le lui in­ter­disent. « On ne pou­vait pas pro­gres­ser, ils pen­saient que le ca­mion pou­vait être bour­ré d’ex­plo­sifs. » Pen­dant cinq « in­ter­mi­nables » mi­nutes, le pom­pier est contraint d’ob­ser­ver, im­puis­sant, les bles­sés se tordre de dou­leur, les corps ago­ni­ser. « In­sup­por­table », lâche-t-il. Il par­vient alors à contour­ner les lieux jus­qu’au Pa­lais de la Mé­di­ter­ra­née.

Trois de ses pom­piers vo­lon­taires s’y trouvent dé­jà, et ont vu « le ca­mion qui fau­chait tout le monde, les gens qui vo­laient… l’apo­ca­lypse, une guerre », ra­conte Al­bert Tor­tiel­lo, 42 ans dont seize comme sa­peur- pom­pier vo­lon­taire. « Une vé­ri­table bou­che­rie », abonde Amel Graa, 21 ans. Sur le mo­ment, la jeune étu­diante en mar­ke­ting pro­fes­sion­nel, pom­pier vo­lon­taire de­puis trois ans, n’a pour­tant pas le temps de se po­ser de ques­tions. « Il y avait cette femme qui se je­tait sur moi, hur­lant le nom de ses en­fants. Je l’ai ras­su­rée comme j’ai pu, parce qu’il y avait tous ces bles­sés et qu’on de­vait gar­der notre sang-froid. »

Tan­dis que la zone reste bou­clée, le groupe par­vient à faire en­trer des grappes de bles­sés, à dos d’hommes ou avec des bar­rières, dans le pa­lace trans­for­mé en hô­pi­tal de cam­pagne. A l’in­té­rieur, des gens en sang, d’autres qui vo­missent, au mi­lieu des ca­davres que les pom­piers, ar­ri­vés en ren­fort, tentent de ca­cher pour épar- gner un tant soit peu les sur­vi­vants. « Un pa­pa m’a mis son en­fant de 2 ans dans les bras, se sou­vient Pierre Bi­naud. Je lui ai dit qu’il était par­ti. Il ne faut pas men­tir dans ces mo­ments-là. »

« Cette femme qui se je­tait sur moi » « Qu’on dise et que tout le monde se re­lève »

Au mi­lieu de ce « vrac de gens qu’on es­sayait de ne pas pié­ti­ner », pour­suit-il, l’équipe pose no­tam­ment un gar­rot à un homme au bras ar­ra­ché, prat i que mas­sages c ar di aques, points de com­pres­sion, per­fuse. « Beau­coup sont dé­cé­dés alors qu’on ten­tait de les gar­der en vie, se dé­sole Al­bert Tor­tiel­lo, mais on a fait de notre mieux. » « C’était de la mé­de­cine de ca­tas­trophe », ana­lyse le lieu­te­nant Bi­naud, qui ne cache pas son trouble à l’évo­ca­tion de ces « corps en­che­vê­trés, ma­laxés par le ca­mion ». « Le plus dur, confie-il, en écho aux ter­ribles ré­cits des pre­miers ar­ri­vés dans la salle du Ba­ta­clan, le 13 no­vembre der­nier à Pa­ris, c’était de voir ces amas de gens dont le por­table son­nait dans le vide, les lu­mières du té­lé­phone s’al­lu­mant dans leur poche. J’au­rais tel­le­ment vou­lu que, comme dans un film, on dise Cou­pez, et que tout le monde se re­lève… » Au pe­tit ma­tin, Amel s’est en­fin as­sise. Et vi­dée de l’adré­na­line qui lui a don­né ce « su­per­pou­voir pour agir », elle a cra­qué. « On vi­vra avec ça pour tou­jours, chaque 14 Juillet », a com­pris celle qui pour au­tant ne re­met pas un ins­tant en ques­tion sa vo­ca­tion. Al­bert Tor­tiel­lo ac­quiesce. Pour eux, comme pour toute l’équipe qu’il avait mo­bi­li­sée ce soir-là, le lieu­te­nant Bi­naud a pris ren­dez­vous au­près des psy­cho­logues. « Ils ont vu des choses qu’on ne de­vrait ja­mais voir, même en tant que pom­pier. C’est moi qui les ai em­me­nés dans cette ga­lère, dit-il, c’est à moi de les en sor­tir. »

« On vi­vra avec ça pour tou­jours »

le­pa­ri­sien.fr « Les té­lé­phones son­naient sur les ca­davres »

Nice (Alptes-Ma­ri­times), le 17 juillet. Le lieu­te­nant Pierre Bi­naud (au centre), Amel Graa et d’Al­bert Tor­tiel­lo — deux sa­peurs-pom­piers vo­lon­taires — étaient mo­bi­li­sés pour le feu d’ar­ti­fice. Ils ont ap­por­té les pre­miers se­cours aux bles­sés, mais ne cachent pas leur trouble à l’évo­ca­tion de ces « corps en­che­vê­trés, ma­laxés par le ca­mion ».

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