« Quand je consom­mais, j’étais un vrai ty­ran… »

DROGUE. Comme les Al­coo­liques ano­nymes, les nar­co­dé­pen­dants se rendent à des réu­nions heb­do­ma­daires pour soi­gner leur ad­dic­tion. Nous avons sui­vi l’une d’entre elles.

Aujourd'hui en France - - ACTUALITÉ - CHRISTINE MATEUS C.M.

COMME leurs grands frères des Al­coo­liques ano­nymes, ils sont ins­tal­lés en cercle autour d’une table. Comme eux, ils se pré­sentent par un pré­nom sui­vi de la for­mule : « Bon­jour, je suis dé­pen­dant », à la­quelle les autres ré­pondent en écho. Dans cette salle de l’hô­pi­tal eu­ro­péen Georges-Pompidou (Pa­ris XVe), ces hommes et ces femmes (une ving­taine au to­tal) sont membres des Nar­co­tiques ano­nymes. Les NA, pour faire plus simple. Et ce qui frappe im­mé­dia­te­ment lors­qu’ils se mettent à par­ler, c’est qu’à au­cun mo­ment le « pro­duit », source de leur dé­pen­dance, n’est nom­mé. Hé­roïne, co­caïne, mé­di­ca­ments… on n’en sau­ra rien.

Si l’as­so­cia­tion existe depuis 1953 aux Etats-Unis, elle n’a vu le jour en France qu’en 1984. Mais elle compte désormais 146 réu­nions heb­do­ma­daires sur tout le ter­ri­toire, dont 65 à Pa­ris. Et c’est en France que se tient jusqu’à ce soir à Port-Mar­ly (Yve­lines) une conven­tion eu­ro­péenne des NA, ac­cueillant spé­cia­listes des ad­dic­tions et dé­pen­dants en ré­ta­blis­se­ment ve­nant de toute l’Europe. La se­conde chose qui marque chez les NA, c’est leur jeu­nesse. Beaucoup de tren­te­naires dans cette salle pa­ri­sienne. En France, la moyenne d’âge des membres de cette fra­ter­ni­té est de 44 ans. L’âge de rai­son né­ces­saire sans doute pour re­con­naître qu’on souffre d’« une ma­la­die in­cu­rable mais dont on peut ar­rê­ter la pro­gres­sion ». C’est Sophie* qui vient de don­ner cette dé­fi­ni­tion de la dé­pen­dance en li­sant à haute voix l’une des douze étapes du pro­gramme de ré­ta­blis­se­ment.

Après cet autre ri­tuel, ins­pi­ré aus­si des Al­coo­liques ano­nymes, le mo­dé­ra­teur de la réunion sou­haite faire par­ler ses camarades « de l’en­vie de con­som­mer ». Les mains se lèvent pour prendre la pa­role. Eric se dit « speed et an­gois­sé ». Il va bien­tôt dé­mé­na­ger à Bar­ce­lone, en Es­pagne, avec femme et en­fants. Ce­la fait plus de vingt ans qu’il vient dans ces salles. « Je suis ra­vi mais j’ai peur. Bar­ce­lone est une ville pleine de ten­ta­tions… et je bosse avec un mec qui consomme. Je ne di­rai pas que j’ai eu une en­vie de con­som­mer, mais plu­tôt une pe­tite pen­sée pour un pro­duit que je n’ai pas pris depuis très, très long­temps. »

Un autre se lance. Lui a ar­rê­té depuis huit ans. « Je me rends bien compte que j’ai dé­pla­cé ma dé­pen­dance vers mon tra­vail. Je suis dans un tel état de fa­tigue que j’ai l’im­pres­sion d’être dé­fon­cé, et je n’aime pas du tout cet état flot­tant. » Au tour de ce qua­dra, ama­teur de mu­siques élec­tro. « J’ai fait mon pre­mier concert clean, mais j’y suis al­lé avec ma femme car, comme je le re­dou­tais, j’ai eu très en­vie de con­som­mer. Quand je consom­mais, j’étais un vrai ty­ran do­mes­tique. J’ai toute une pile de ta­bou­rets cas­sés à la mai­son… mais j’en ai re­col­lé deux ce wee­kend. » Chez les NA, les femmes sont moins pré­sentes (38 %). Lau­rence est l’une d’elles. Elle tra­vaille dans un hô­pi­tal et ra­conte la mi­nute de si­lence en hom­mage aux vic­times de l’at­ten­tat de Nice. « Si j’avais consom­mé, soit je ne se­rais pas ve­nue, soit je me se­rais ef­fon­drée en larmes pour que 300 per­sonnes s’oc­cupent de moi. » Fin de l’in­ter­ven­tion, si­lence res­pec­tueux. Le mo­dé­ra­teur en­chaîne, bou­le­ver­sant. « Je n’ar­rive pas à vivre avec ça à proxi­mi­té. J’ai quit­té un as­so­cié qui consom­mait, un pote en re­chute et là, après quinze ans de ma­riage, c’est ma femme qui dé­couvre la consom­ma­tion. Elle trouve ça gé­nial, tout lui réus­sit, mais moi, comment je gère ça, moi ? Un pote, un as­so­cié, on peut ar­rê­ter de les voir mais sa femme ? »

Si­lence res­pec­tueux à la fin de l’in­ter­ven­tion

* Tous les pré­noms ont été chan­gés.

280 000 ac­cros en France

280 000 per­sonnes sont consi­dé­rées comme des consom­ma­teurs pro­blé­ma­tiques de drogues, parce qu’ils se l’in­jectent par voie in­tra­vei­neuse, qu’ils prennent ré­gu­liè­re­ment des opia­cés (hé­roïne, an­ti-dou­leurs à base de co­déine ou de mor­phine), de la co­caïne ou des am­phé­ta­mines. Plus grande as­so­cia­tion mon­diale d’en­traide pour les dé­pen­dants aux drogues, Nar­co­tiques ano­nymes (NA) or­ga­nise 63 000 réu­nions par se­maine dans 132 pays. Avant de ve­nir, près de 90 % des gens ont ten­té d’ar­rê­ter seuls et 66,7 % fait des cures de se­vrage. Si l’alcool est un sé­rieux problème pour 88,5 % des membres, la plupart sont po­ly­con­som­ma­teurs. Plus de 80 % fument du can­na­bis, 71,5 % prennent de la co­caïne, 62 % des opia­cés, 59 % des an­xio­ly­tiques. D’après une étude de 2014, 43 % des per­sonnes ayant sui­vi un pro­gramme NA n’ont pas re­chu­té et re­cons­truisent leur vie. 89 % ont retrouvé des liens so­ciaux et 79,2 % voient une amé­lio­ra­tion des re­la­tions fa­mi­liales. 72,2 % ad­mettent re­dé­cou­vrir des centres d’in­té­rêt.

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