En Tur­quie, la purge et les ma­nifs

COUP D’ÉTAT. Pour les mil­liers de Turcs qui dé­filent à Is­tan­bul, il s’agit à la fois de dé­non­cer les mi­li­taires put­schistes et de se mon­trer vi­gi­lants en­vers le pré­sident is­la­miste Er­do­gan, qui veut mu­se­ler le pays.

Aujourd'hui en France - - POLITIQUE - Is­tan­bul (Tur­quie) De notre cor­res­pon­dante LEYLA CAN

BHIER EN­CORE, comme tous les soirs de­puis huit jours, les Stam­bou­liotes étaient dans les rues pour dire non au putsch avor­té. Sur la place Tak­sim, im­pos­sible de pas­ser sans en­tendre le mot « darbe », coup d’Etat en turc. Le reste du temps, la vie re­prend son cours, mais elle n’est plus tout à fait la même.

« Le même com­bat contre les coups d’Etat »

Ils s’ap­pe­laient Ah­met, Akin, Ibra­him ou en­core Me­tin. Ils ont per­du la vie dans la nuit san­glante du 15 au 16 juillet lors du putsch man­qué. A Tak­sim, au coeur d’Is­tan­bul, une pan­carte liste leurs noms blanc sur noir, en leur mé­moire. Mais ils ne sont pas seuls : au­tour d’eux une foule com­pacte de plus d’une di­zaine de mil­liers de per­sonnes s’est ras­sem­blée. Ve­nus au nom de la dé­mo­cra­tie, à l’ap­pel du CHP, le Par­ti du peuple et de la Ré­pu­blique. « Je vote pour l’AKP, mais là peu im­porte l’ap­par­te­nance po­li­tique, nous me­nons tous le même com­bat contre les coups d’Etat », lance Samet, 37 ans, tee-shirt du dra­peau turc sur le dos. En une se­maine la place Tak­sim est pas­sée de rouge sang au rouge mi­li­tant. La lune et l’étoile du dra­peau turc ornent la ville, ceux à l’image d’Atatürk se trans­forment en capes sur le dos des Stam­bou­liotes. Le son des tirs a lais­sé la place aux chants à la gloire de la na­tion. Pins à l’ef­fi­gie du lea­deur du CHP sur la poi­trine, Se­lin, 28 ans, sou­rit : « C’est le pre­mier ras­sem­ble­ment au­quel j’as­sis- te, pour l’ap­pel à la dé­mo­cra­tie. » De­puis plus d’une se­maine, les Turcs ont in­ves­ti les places pu­bliques, tous par­tis confon­dus.

Une se­maine aus­si où l’ap­pel du muez­zin a ré­son­né plus que ja­mais. Les consignes en écho : « Pre­nez soin de la na­tion, sor­tez, veillez dans les rues ! » pou­vait-on en­tendre dans les quelque 3 300 mos­quées de la ville. Les prières des imams ont aus­si ac­com­pa­gné des cen­taines d’ob­sèques à tra­vers le pays. Ici des fa­milles en­deuillées ; là, d’autres en pro­cès, au ryhtme des mil­liers d’ar­res­ta­tions. De­vant le tri­bu­nal, qua­drillé par les forces de l’ordre, la co­lère et la peine se font plus dis­crètes. « J’ai cher­ché mon fils pen­dant trois jours dans tout Is­tan­bul. Ce ma­tin, je l’ai vu dans le convoi en di­rec­tion du tri­bu­nal », sou­pire ce père de jeune conscrit dé- ses­pé­ré mais sou­la­gé de voir son en­fant vi­vant. « Il ef­fec­tuait son ser­vice mi­li­taire, il a été ma­ni­pu­lé par ses su­pé­rieurs », ré­pète-il. « Vic­times des ordres de leur hié­rar­chie » : pour les fa­milles de mi­li­taires ar­rê­tés, c’est le seul ar­gu­ment in­vo­qué.

« Sor­tez, veillez dans les rues ! » « Il a été ma­ni­pu­lé » « Ce pays est en ébul­li­tion »

Même si la vie semble avoir re­pris son cours, Os­man, 52 ans, qui a connu le coup d’Etat de 1980, n’écarte pas la théo­rie du com­plot : un coup fo­men­té par Er­do­gan lui-même. « La ten­sion reste pal­pable, dit-il, ce pays est en ébul­li­tion. » Purges dans l’ar­mée, la jus­tice, le sys­tème édu­ca­tif… De­puis le 15 juillet, la Tur­quie vit à la cadence des dé­ci­sions qui émanent du pou­voir confor­té.

« Nous condam­nons le putsch, mais nous sou­hai­tons que les ju­ge­ments soient réa­li­sés dans le cadre de l’Etat de droit et la lé­ga­li­té », es­pè- re Ibra­him Ka­bao­glu, pro­fes­seur de droit consti­tu­tion­nel à l’uni­ver­si­té de Mar­ma­ra. Il ne peut plus quit­ter le ter­ri­toire de­puis l’in­ter­dic­tion du gou­ver­ne­ment pour le corps uni­ver­si­taire. L’état d’ur­gence a été dé­cré­té. « Une dé­ci­sion qui va ac­croître les pres­sions et fa­vo­ri­ser les ac­tions sans l’aval des pro­cu­reurs », craint Os­man. Un « moyen de pro­té­ger le peuple grâce au pré­sident », ré­plique Ta­rik, 28 ans. Après l’una­ni­mi­té du peuple turc contre le coup d’Etat vient le temps des di­ver­gences sur les dé­ci­sions po­li­tiques. Alors que les ma­ni­fes­tants de la place Tak­sim quittent dou­ce­ment les lieux à la tom­bée de la nuit, ils laissent der­rière eux un pays qui res­te­ra cer­tai­ne­ment mar­qué de longues an­nées par ce putsch avor­té.

Am­nes­ty In­ter­na­tio­nal a af­fir­mé hier avoir des « preuves crédibles » que la po­lice turque tor­ture des dé­te­nus. Ma­rée de dra­peaux rouges pour la dé­mo­cra­tie

Is­tan­bul (Tur­quie), hier. De­puis plus d’une se­maine, les Turcs, tous par­tis po­li­tiques confon­dus, ma­ni­festent place Tak­sim pour dé­fendre la dé­mo­cra­tie.

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