Dé­cryp­tage d’un im­bro­glio en trois temps

Aujourd'hui en France - - LE FAIT DU JOUR - THI­BAULT RAISSE

DE­PUIS presque dix jours main­te­nant, le dis­po­si­tif po­li­cier dé­ployé le soir de l’at­ten­tat de la pro­me­nade des An­glais n’en fi­nit plus de faire cou­ler de l’encre. Ana­lyse. Le bug du nombre de po­li­ciers na­tio­naux. Le pre­mier coup de se­monce est don­né par Ch­ris­tian Es­tro­si (LR) le 18 juillet. Le pré­sident de la ré­gion et pre­mier ad­joint de la ville as­sure que « les pré­sences po­li­cière et mi­li­taire étaient in­suf­fi­santes » le soir du drame. Deux jours plus tard, un ar­ticle du « Ca­nard en­chaî­né » re­bon­dit sur ces pro­pos, et an­nonce entre 55 et 64 po­li­ciers na­tio­naux sur place. Ce der­nier chiffre est confir­mé par le mi­nis­tère de l’In­té­rieur, mais le 21 juillet, le pré­fet des Alpes-Ma­ri­times parle cette fois de 39 fonc­tion­naires.

Ce même jour, « Li­bé­ra­tion » en­fonce le clou et dé­nonce un « men­songe » de Ber­nard Ca­ze­neuve. Le mi­nistre avait plus tôt af­fir­mé que des « équi­pages de la po­lice na­tio­nale, ren­for­cés d’équi­pages de la po­lice mu­ni­ci­pale » étaient bien en poste ce soir-là. Or le quo­ti­dien ré­vèle la pré­sence de seuls agents mu­ni­ci­paux à l’en­trée de la zone pié­tonne. Qui­pro­quo : le mi­nistre par­lait d’un autre point de contrôle, ce­lui dé­li­mi­tant l’en­trée des fes­ti­vi­tés, où se trou­vaient six po­li­ciers na­tio­naux. Une ré­qui­si­tion qui fait ja­ser. Deuxième acte le 22 juillet, lorsque Ch­ris­tian Es­tro­si rend pu­blique une ré­qui­si­tion ju­di­ciaire de la sous­di­rec­tion an­ti­ter­ro­riste re­çue quelques jours plus tôt. Ce ser­vice de po­lice spé­cia­li­sé de­mande à la mu­ni­ci­pa­li­té ni­çoise l’ef­fa­ce­ment des ban- des de vi­déo­sur­veillance afin d’évi­ter la dif­fu­sion non maî­tri­sée des images. « L’Etat veut ef­fa­cer toutes les traces, or nous de­vons la vé­ri­té aux vic­times », s’émeut l’an­cien maire de Nice, n’hé­si­tant pas à mettre en doute l’in­dé­pen­dance du pro­cu­reur de Pa­ris, alors char­gé de me­ner les in­ves­ti­ga­tions.

Si elle n’est pas sys­té­ma­tique, cette re­quête s’avère pour­tant ha­bi­tuelle pour les en­quêtes sen­sibles, à plus forte rai­son lorsque les images en ques­tion sont cho­quantes. Sur­tout, une telle de­mande n’est ef­fec­tuée qu’après co­pie et sto­ckage des images par la jus­tice, qui les met en­suite à la dis­po­si­tion des vic­times qui sou­haitent les consul­ter. Contro­verse au­tour de la re­sp o ns a b l e d e l a v i d é o s u r - veillance. Der­nier épi­sode en date, l’agente mu­ni­ci­pale char­gée de la vi­déo­sur­veillance à Nice ex­plique avant-hier au « Jour­nal du di­manche » avoir re­çu des pres­sions du ca­bi­net du mi­nistre par l’in­ter­mé­diaire de deux émis­saires. Le len­de­main de l’at­taque, ces der­niers au­raient ten­té de for­cer San­dra Ber­tin à men­tion­ner dans un rap­port ad­mi­nis­tra­tif la pré­sence de po­li­ciers na­tio­naux pour­tant in­vi­sibles sur les ca­mé­ras de la ville.

En réa­li­té, les deux émis­saires en ques­tion étaient des fonc­tion­naires de la Di­rec­tion dé­par­te­men­tale de la sé­cu­ri­té pu­blique de Nice. San­dra Ber­tin au­rait aus­si su­bi par té­lé­phones des pres­sions d’une troi­sième fonc­tion­naire, cette fois di­rec­te­ment rat­ta­chée au ca­bi­net du mi­nistre. Là en­core, il s’agit en fait d’une po­li­cière tra­vaillant pour une sous-di­rec­tion de la Place Beau­vau. « Je main­tiens que toutes ces per­sonnes se sont pré­sen­tées comme tra­vaillant pour le mi­nis­tère ou le ca­bi­net du mi­nistre », sou­ligne Me Adrien Ver­rier, l’avo­cat de San­dra Ber­tin. De fait, le rap­port était lui bel et bien des­ti­né à la Di­rec­tion cen­trale de la sé­cu­ri­té pu­blique, un or­gane ma­jeur du mi­nis­tère de l’In­té­rieur, dans le but d’in­for­mer pré­ci­sé­ment la hié­rar­chie po­li­cière des cir­cons­tances du drame.

La contro­verse se ré­gle­ra sans dou- te de­vant la jus­tice. Ber­nard Ca­ze­neuve a dé­po­sé plainte hier contre la res­pon­sable du centre de vi­déo­sur­veillance de Nice pour dif­fa­ma­tion en­vers la po­lice na­tio­nale et lui-même. De son cô­té, San­dra Ber­tin a ef­fec­tué un si­gna­le­ment écrit au pro­cu­reur de Nice dans le but d’ob­te­nir l’ou­ver­ture d’une en­quête sur les ma­ni­pu­la­tions dont elle dit avoir été la cible. A l’ap­pui du do­cu­ment, neuf té­moi­gnages de per­sonnes pré­sentes du­rant l’heure qu’au­rait du­ré la passe d’armes. « Il y avait une forme de stress et d’em­pres­se­ment liés à l’ur­gence, mais rien de com­pa­rable à des pres­sions », dé­fend une source mi­nis­té­rielle.

S i c e t t e p r e mièr e p r o c é d ur e n’abou­tit pas, l’agente mu­ni­ci­pale n’ira pas plus loin. « Elle a été cho­quée par ce qui s’est pas­sé mais n’a pas l’in­ten­tion, dans le contexte ac­tuel, de se po­ser en vic­time », jure son con­seil. L’at­ten­tat de Nice a fait 84 morts et plus de 200 bles­sés.

Nice, hier. Em­ma, 16 ans, a mis une se­maine à trou­ver le cou­rage de ve­nir sur les lieux de l’at­ten­tat.

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