Jeux rouges contre jeux bruns

Aujourd'hui en France - - SPORTS - LOUIS MOU­LIN

UNE RU­MEUR IN­HA­BI­TUELLE gagne la gare d’Aus­ter­litz à Pa­ris en ce dé­but de soi­rée du ven­dre­di 17 juillet 1936. Un joyeux brou­ha­ha ve­nu d’une foule mas­sée sur un des quais, où voi­sinent élé­gants cos­tumes et cas­quettes de sport. Il y a sur­tout des hommes, mais éga­le­ment des femmes. Sou­dain, les poings se lèvent tan­dis que re­ten­tit le pre­mier cou­plet de l’In­ter­na­tio­nale. Au mi­lieu de l’as­sem­blée, un grand pan­neau an­nonce, en pleins et dé­liés de craie : « Train spé­cial, Olym­piades po­pu­laires de Bar­ce­lone ».

Spé­cial, le train l’est au­tant que l’en­tre­prise qu’il sert : des cen­taines de spor­tifs fran­çais vont par­ti­ci­per à des jeux or­ga­ni­sés par la mu­ni­ci­pa­li­té ca­ta­lane et sou­te­nus par le gou­ver­ne­ment de Front po­pu­laire es­pa­gnol. Des contre-Jeux, en réa­li­té, puisque ces « Fêtes de la paix et de la fra­ter­ni­té » sont une ré­ponse so­cia­liste aux JO na­zis qui doivent se te­nir cet été-là à Ber­lin. Lors­qu’ils ont été at­tri­bués en 1931, l’Al­le­magne était en­core une ré­pu­blique. Mais, de­puis 1933, Ber­lin est de­ve­nue la ca­pi­tale du IIIe Reich. Pour ces ath­lètes, pas ques­tion d’al­ler cou­rir pour les jeux de Hit­ler !

Ras­sem­bler pour pro­tes­ter

Ce mou­ve­ment de boy­cott s’est or­ga­ni­sé au­tour d’un Co­mi­té in­ter­na­tio­nal pour le res­pect de l’idée olym­pique, ani­mé prin­ci­pa­le­ment en France par la toute jeune FSGT. Fon­dée en 1934, la Fé­dé­ra­tion spor­tive et gym­nique du tra­vail réunit deux fé­dé­ra­tions om­ni­sports jus­que­là ri­vales, l’une af­fi­liée au Par­ti com­mu­niste fran­çais, l’autre à la SFIO, l’an­cêtre du Par­ti so­cia­liste. Une uni­té qui pré­fi­gure le gou­ver­ne­ment de Front po­pu­laire qui ac­cé­de­ra au pou­voir en mai 1936. Visà-vis des Jeux olym­piques, le mot d’ordre de la FSGT est sans équi­voque : « Pas un sou, pas un homme pour les JO de Ber­lin ! »

Ré p o n d a n t à s o n a p p e l , quelque 1 500 spor­tifs fran­çais s’ap­prêtent à concou­rir à Bar­ce­lone la Rouge. En tout, 23 dé­lé­ga­tions sont at­ten­dues dans la ca­pi­tale ca­ta­lane. De Fran­çais, le plus g r o s c o n t i n g e n t , ma i s a u s s i d’Au­tri­chiens, de Po­lo­nais, d’Ita­liens et d’Al­le­mands an­ti­fas­cistes. On compte même des dé­lé­ga­tions de na­tions ne dis­po­sant pas (en­core) d’un Etat : elles viennent d’Al­gé­rie, du Ma­roc fran­çais, d’Eus­ka­di (Pays Basque)... Près de 6 000 spor­tifs (et 20 000 tou­ristes) sont at­ten­dus au stade de Mont­juïc, où doivent se dé­rou­ler les com­pé­ti­tions de dix-huit dis­ci­plines spor­tives, ré­par­ties en ca­té­go­ries « élite », « équipes de villes moyennes », « clubs ama­teurs ». Le Front po­pu­laire me­né par Léon Blum sou­tient of­fi­ciel­le­ment ces contreJeux an­ti­fas­cistes. Quelques j ours pl us tôt, le 5 juillet, c’est sous l’égide du mi­nistre des Sports Léo La­grange que s’est te­nu à Garches un grand mee­ting pré­pa­ra­toire aux olym­piades es­pa­gnoles. Les ora­teurs se sont suc­cé­dé à la tri­bune, sur­mon­tée d’une ban­de­role « Sport et so­li­da­ri­té pour la paix entre les peuples », où le dra­peau rouge co­ha­bi­tait avec les cou­leurs fran­çaises et es­pa­gnoles. Pierre Cot, le mi­nistre de l’Air, y exalte le ren­dez-vous de Bar­ce­lone, qui ne fe­ra pas de dis­cri­mi­na­tion entre les spor­tifs, « car ceux qui s’y ren­dront ne connaissent que les hommes, nos frères ».

Un ap­pui po­li­tique éphé­mère

Tou­te­fois, le Front po­pu­laire n’ira pas jus­qu’à s’en­ga­ger dans un boy­cott des Jeux de Ber­lin. Un vote par­le­men­taire a lieu le 9 juillet sur la par­ti­ci­pa­tion aux JO de Hit­ler. Le ré­sul­tat est sans ap­pel : 528 voix pour, abs­ten­tion des com­mu­nistes et une seule voix contre, celle de Pierre Men­dès France. En dé­cembre 1935, alors dans l’op­po­si­tion, SFIO et PCF avaient pour­tant vo­té un amen­de­ment — re­je­té — de­man­dant la sup­pres­sion de la sub­ven­tion d’Etat à la dé­lé­ga­tion de Ber­lin. Mais le lob­by spor­tif, ani­mé par le puis­sant jour­nal « l’Au­to », a pesé. Les ath­lètes par­tant à Ber­lin re­ce­vront 1MF, tan­dis que ceux se ren­dant à Bar­ce­lone au­ront une sub­ven­tion de 600 000 F.

A de nom­breux égards, cet entre-deux face au na­zisme semble pré­mo­ni­toire. Comme le sort fu­neste des olym­piades bar­ce­lo­naises, an­nu­lées au der­nier mo­ment. Alors que la cé­ré­mo­nie d’ou­ver­ture doit se te­nir le 19 juillet, les fran­quistes se sou­lèvent la nuit pré­cé­dente et des coups de feu re­ten­tissent à Bar­ce­lone. Cer­tains spor­tifs croient en­tendre des feux d’ar­ti­fice en l’hon­neur des olym­piades… Il s’agit en fait du pré­lude à une ef­froyable dé­cen­nie de guerre en l’Eu­rope.

De nom­breux spor­tifs fran­çais sont par­tis à Bar­ce­lone pour par­ti­ci­per aux contre-Jeux an­ti­fas­cistes, qui ont été fi­na­le­ment an­nu­lés au der­nier mo­ment.

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