« Au­cune rai­son que ce­la s’ar­rête »

Ber­nard Rou­gier,

Aujourd'hui en France - - LE FAIT DU JOUR - Pro­pos re­cueillis par FRÉDERIC GERSCHEL

AU­TEUR du « Ji­had au quo­ti­dien », pa­ru en 2004 aux Presses uni­ver­si­taires de France (PUF), Ber­nard Rou­gier ex­plique pour­quoi l’Eglise est une cible de Daech. Pou­vait-on s’at­tendre à ce que la com­mu­nau­té chré­tienne soit ain­si frap­pée ? BER­NARD ROU­GIER. Oui, ce n’est pas du tout éton­nant. Un prêtre est une cible lé­gi­time dans la lit­té­ra­ture dji­ha­diste, sur­tout celle du goupe Etat is­la­mique (EI). Il sym­bo­lise une r eli gion qui ne r epré­sente pas la « vraie » foi, celle prô­née par le wah­ha­bisme pri­mi­tif. Un cou­rant de pen­sée ra­di­cal qui re­jette le chris­tia­nisme mais aus­si une par­tie de l’is­lam. L’autre est consi­dé­ré comme un non-croyant et, dans cer­taines cir­cons­tances, on peut le tuer. La France n’est pas le seul pays de la coa­li­tion an­ti-EI ni le plus in­fluent. Pour­quoi est-elle si ré­gu­liè­re­ment frap­pée ? Il faut ar­rê­ter avec les ex­pli­ca­tions psy­cho­lo­giques sur la fra­gi­li­té des in­di­vi­dus, leur dé­pres­sion, leur pro­cé­dure de di­vorce. Nous sommes face à un phé­no­mène col­lec­tif et non pas in­di­vi­duel. Oui, une frange si­gni­fi­ca­tive de notre po­pu­la­tion est tra­vaillée par cette forme de dji­ha­disme en­cou­ra­gée par l’EI. Il faut main­te­nant en prendre vrai­ment la me­sure. Et de­man­der aux mi­lieux is­sus de l’im­mi­gra­tion magh­ré­bine en France de lut­ter contre ces cou­rants et contre les zones grises sa­la­fistes qui peuvent fa­ci­li­ter la dif­fu­sion de cette idéo­lo­gie. Com­ment peut-on ana­ly­ser le mode opé­ra­toire de Daech ? C’est une forme de dé­mo­cra­ti­sa­tion de la vio­lence. Là où Al- Qaï­da fil­trait ses re­crues, é pr o uvai t l e ur s convic­tions, en­traî­nait ses com­bat­tants sur le ter­rain, l’EI leur de­mande d’agir par tous les moyens pos­sibles où qu’ils se trouvent. Les ap­pels des res­pon­sables dji­ha­distes sont très clairs : « Pas la peine de ve­nir chez nous (NDLR : en Sy­rie ou en Irak), vous pou­vez faire le tra­vail chez vous. » Cho­quer, si­dé­rer ses ad­ver­saires en uti­li­sant l’hor­reur est une tech­nique éprou­vée au Moyen-Orient de­puis l ong­temps, elle com­mence à s ’ i mplan­ter chez nous avec l’in­fluence des ré­seaux so­ciaux. Les ré­ponses de la classe po­li­tique vous pa­raissent-elles per­ti­nentes ? Non, ab­so­lu­ment pas. Nos res­pon­sables n’étaient pas pré­pa­rés à cette es­ca­lade, du coup ils ont du mal à l’ap­pré­hen­der. Dans l’idéal, il fau­drait une sur­veillance ac­crue sur tous les dis­cours de rup­ture, une plus forte res­pon­sa­bi­li­sa­tion des ré­seaux re­li­gieux et as­so­cia­tifs dans les mi­lieux concer­nés, l’ins­tau­ra­tion de si­gnaux d’alerte dès lors qu’on constate une rup­ture d’un in­di­vi­du avec le monde qui l’en­toure, comme s’il pas­sait d’une mo­rale à une autre. C’est un com­bat qui doit être me­né au­tant par la so­cié­té que par l’Etat. Mais at­ten­tion, le phé­no­mène est pro­fond, il n’y a au­cune rai­son pour que ce­la s’ar­rête bien­tôt.

« Cho­quer, si­dé­rer ses ad­ver­saires en uti­li­sant l’hor­reur est une tech­nique éprou­vée au Moyen-Orient de­puis long­temps »

@fger­schel

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