La mort n’a pas sé­pa­ré Guy et Jea­nine

Aujourd'hui en France - - LE FAIT DU JOUR - Saint-Etienne-du-Rou­vray (Seine-Ma­ri­time) De l’un de nos en­voyés spé­ciaux Un voi­sin du couple de re­trai­tés NI­CO­LAS JACQUARD

UN MI­RACLE, seule­ment ren­du pos­sible par un in­alié­nable souffle de vie. C’est ce qui a per­mis à Guy C., 87 ans hier, de sur­vivre à l’at­taque de l’église de Saint-Etienne-du-Rou­vray, au sein de la­quelle ce pa­rois­sien avait pris place pour l’of­fice mar­di ma­tin, aux cô­tés de sa femme Jea­nine, de trois re­li­gieuses et du père Jacques Ha­mel.

Un drame dont Jea­nine a dé­taillé l’ef­froyable dé­rou­le­ment au mi­cro de RMC. Comme ses com­pa­gnons d’in­for­tune, elle a été surprise par l’en­trée des deux ter­ro­ristes par la porte si­tuée à l’ar­rière de l’édi­fice, vers 9 h 45. « Au père Jacques, ils lui ont d’abord mis un coup, sû­re­ment au cou. Il est tom­bé la face vers le ciel, vers nous. On voyait le sang cou­ler de sa bouche. » Guy n’a pas le choix : « Ils lui ont don­né un té­lé- phone por­table pour qu’il filme le père une fois exé­cu­té », té­moigne Jea­nine. Dans la fou­lée, l’un des deux as­saillants lui adresse la pa­role et lui as­sure « qu’il n’al­lait pas nous faire de mal parce que nous al­lions ser­vir d’otages ». « Là, on s’est dit : Bon, on ne va pas mou­rir tout de suite. On mour­ra peut-être tout à l’heure… » Si­nistre nuance : « Il par­lait des trois soeurs pré­sentes et de moi », re­prend Jea­nine. Car Guy, à son tour, est pris pour cible. « Il a pris quatre coups de cou­teau dans le cou, les bras et le dos », re­late son épouse, convain­cue qu’ils vou­laient le tuer, comme le prêtre. « Et en­suite, ils lui ont don­né d’autres coups et là, c’était ter­mi­né… »

« Je l’ai vu. Je me suis dit qu’il était mort et que ça al­lait être notre tour. Les ter­ro­ristes me te­naient par le dos avec un re­vol­ver. Est-ce qu’il était fac­tice ? Je n’en sais rien. Mais il était dans mon cou. En­suite, ils ont af­fû­té le cou­teau… »

Sauf qu’à ce mo­ment-là Guy fait le mort, ce qui va lui sauver la vie. Les deux ter­ro­ristes abat­tus, l’oc­to­gé­naire est éva­cué, après ce qui lui semble du­rer une éter­ni­té. « On est pour­tant ha­bi­tués, mais c’était une scène ex­trê­me­ment cho­quante », confie l ’ un de ceux qui l ’ ont pris en charge. Un mé­de­cin com­prime la plaie qu’il a au cou avant que ne soit dé­cou­verte une autre qu’il a dans le dos. « Il s’est ac­cro­ché, hur­lait qu’il ne vou­lait pas mou­rir, ajoute le même. On uti­lise l’ex­pres­sion entre la vie et la mort. Lui avait bas­cu­lé du cô­té de la mort, mais cette rage de vivre l’a fait te­nir. Il n’a ja­mais fer­mé les yeux. » Pré­sente à son ré­veil, mar­di soir, Jea­nine ex­plique sur RMC qu’« il al­lait bien ». Un sou­la­ge­ment pour ses en­fants, les­quels ont ral­lié le pa­villon fa­mi­lial à Saint-Etienne-du-Rou­vray, où le couple ré­side de­puis cin­quante-six ans. Un quar­tier aty­pique, fait de mai­sons de brique iden­tiques construites en 1929 pour les ou­vriers de la pa­pe­te­rie voi­sine où Guy a ef­fec­tué la ma­jeure par­tie de sa car­rière, trente-cinq ans du­rant. Un quar­tier où, una­ni­me­ment, on loue sa bon­té. « Avec sa femme, il n’y a qu’un mot pour les ré­su­mer : la gen­tillesse, mur­mure un voi­sin. Des gens char­mants dont on sait qu’ils sont croyants et pra­ti­quants, mais sans qu’ils en fassent ja­mais une quel­conque pu­bli­ci­té. »

Au fil des der­niers mois, les ri­ve­rains s’étaient rap­pro­chés, fai­sant cause com­mune contre le contour­ne­ment est de Rouen, une bre­telle cen­sée re­lier l’A 28 à l’A 13, dont un im­mense via­duc vien­drait bou­cher l’ho­ri­zon de cette poi­gnée de mai­sons. En pion­niers, Jea­nine et Guy se sont lar­ge­ment im­pli­qués dans le com­bat. En at­teste un ar­ticle de « Paris-Nor­man­die » re­la­tant un re­pas ci­toyen. Jea­nine y avait dis­tri­bué un texte de sa plume sur l’his­toire des lieux. « Quand l’usine a eu des dif­fi­cul­tés en 1960, cer­tains sa­la­riés ont ache­té, d’autres sont par­tis, dé­cri­vait Guy. Avant, c’était une pe­tite com­mu­nau­té. » Ça l’est tou­jours.

Et cette com­mu­nau­té est par­ta­gée entre la tris­tesse d’avoir per­du le père Ha­mel, connu de tous, et la joie de sa­voir Jea­nine et Guy tou­jours unis dans la vie. « Mais, pour eux, plus rien ne se­ra comme avant, re­grette un voi­sin. Plus que ja­mais, il fau­dra que l’on soit là pour leur rendre un peu de ce qu’ils ont tou­jours don­né aux autres. »

« Il n’y a qu’un mot pour les ré­su­mer : la gen­tillesse »

Saint-Etienne-du-Rou­vray, hier. De­vant la mai­rie, des bou­quets de fleurs en très grand nombre, et par­mi eux, le por­trait du père Jacques Ha­mel, as­sas­si­né par des ter­ro­ristes à l’âge de 86 ans.

Saint-Etienne-du-Rou­vray (Seine-Ma­ri­time), hier. Fleurs, bou­gies et mes­sages sont dé­po­sés de­vant le pres­by­tère en hom­mage à l’ab­bé tué mar­di ma­tin.

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