« Les ter­ro­ristes cherchent à de­ve­nir des hé­ros »

Serge He­fez,

Aujourd'hui en France - - LE FAIT DU JOUR - Pro­pos re­cueillis par ÉLO­DIE CHERMANN

DANS SA CONSUL­TA­TION spé­cia­li­sée, Serge He­fez ré­ap­prend à des jeunes ra­di­ca­li­sés de 15 à 25 ans à éta­blir des re­la­tions nor­males avec leurs proches et avec les autres. Les ter­ro­ristes qui passent à l’acte pré­sentent-ils une psychologie par­ti­cu­lière ? SERGE HE­FEZ. Il faut ar­rê­ter de psy­chia­tri­ser sys­té­ma­ti­que­ment les ter­ro­ristes ! La plu­part d’entre eux ne sont, au dé­part, pas très dif­fé­rents des jeunes qui s’in­fligent des sca­ri­fi­ca­tions sur le corps ou sombrent dans l’ano­rexie. A un mo­ment don- né, ils éprouvent le be­soin de se désaf­fi­lier de leur fa­mille, sauf qu’ils vivent cette crise d’iden­ti­té de fa­çon ex­trême. Bien sûr, leur ra­di­ca­li­sa­tion peut re­le­ver de la psy­chia­trie, mais ce n’est ja­mais le seul fac­teur. La re­li­gion, ain­si que le contexte so­cial et po­li­tique, entre éga­le­ment en jeu. Quel est le poids de la pro­pa­gande pro-Daech dans leur « conver­sion » ? Le groupe Etat is­la­mique a des re­cru­teurs très ha­biles, ca­pables de re­pé­rer, chez des pro­fils très va­riés, ce qui peut at­ti­rer un­tel ou un­tel. Pour cer­tains, ce se­ra l’ap­pel de la guerre, pour d’autres une vi­sion com­plo­tiste du monde ou bien une quête de sa­cré. Il suf­fit d’uti­li­ser leurs failles psy­cho­lo­giques pour les al­pa­guer. Au­jourd’hui, le pro­ces­sus de ra­di­ca­li­sa­tion semble de plus en plus ra­pide… En ef­fet. Abou Ba­kr al-Bagh­da­di, le chef du groupe Etat is­la­mique, ne cherche plus vrai­ment à ras­sem­bler sous la ban­nière de l’Etat is­la­mique. Il in­vite plu­tôt ses adeptes à agir seuls. D’où l’ap­pa­ri­tion, ces der­niers mois, de loups so­li­taires au pro­fil plus pa­ra­noïaque, plus psy­chia­trique, et de fait plus vio­lents, comme Omar Ma­teen, le tueur d’Or­lan­do, ou Mo­ha­med La­houaiej Bouh­lel, l’au­teur de l’at­ten­tat de Nice. Leur mo­teur n’est pas la re­li­gion ? Non, pas du tout. Sou­vent, d’ailleurs, ils s’ha­billent à l’oc­ci­den­tale, boivent ou ont une sexua­li­té dé­bri­dée… Le pro­blème, c’est qu’ils sont per­sua­dés d’être seuls contre tous et cherchent à de­ve­nir des hé­ros. En agis­sant seuls, i l s s ’ of f r e nt une mort apo­ca­lyp­tique et gran­diose, à la hau­teur de l’image qu’ils ont d’eux-mêmes. Une fa­çon de s’as­su­rer que leur nom res­te­ra gra­vé dans l’éter­ni­té de l’his­toire. Cer­tains mé­dias, à l’ins­tar du « Monde » ou de BFMTV, ont du coup fait le choix de ne plus di­vul­guer ni leur iden­ti­té ni leur photo. Ce­la peut se com­prendre. Sauf que les ter­ro­ristes risquent d’avoir en­core plus le sen­ti­ment d’être vic­times d’un com­plot. Que peut-on faire alors pour em­pê­cher les pas­sages à l’acte ? De la pré­ven­tion ! Il ne s’agit évi­dem­ment pas de som­brer dans la pa­ra­noïa et de se mé­fier de tous ses voi­sins un peu iras­cibles. Mais de se mon­trer vi­gi­lants face aux dé­rives sec­taires. Les pro­fes­sion­nels de la san­té men­tale ont sans doute un rôle im­por­tant à jouer. S’ils dé­cèlent une po­ten­tia­li­té de pa­ra­noïa chez un jeune de moins de 30 ans, ils doivent à tout prix l’ai­der à re­ve­nir à ce qu’il était avant de se ra­di­ca­li­ser, à re­nouer des liens qui ont été en­dom­ma­gés par le dis­cours sec­taire pour l’em­pê­cher de pas­ser à l’acte.

« En agis­sant seuls, ils s’offrent une mort apo­ca­lyp­tique et gran­diose »

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