Ils écoutent des ani­maux !

IN­SO­LITE. Avec « le Grand Or­chestre des ani­maux », la Fon­da­tion Car­tier nous plonge dans les jungles et fo­rêts grâce à une fan­tas­tique im­mer­sion so­nore.

Aujourd'hui en France - - LOISIRS ET SPECTACLES - OLI­VIER CORSAN

« L’ES­SEN­TIEL EST IN­VI­SIBLE pour les yeux. » Ber­nie Krause l’as­sure. La Fon­da­tion Car­tier (Paris XIVe) rend hom­mage à cette grande oreille qui a fixé sur bandes ma­gné­tiques les pay­sages so­nores des dif­fé­rents éco­sys­tèmes de la pla­nète : 50 ans de col­lecte, soit 5 000 heures d’en­re­gis­tre­ment où près de 15 000 es­pèces ani­males sont au­dibles. A la fin des an­nées 1970, ce mu­si­cien amé­ri­cain re­con­nu, las­sé du sys­tème hol­ly­woo­dien, quitte les stu­dios en lais­sant der­rière lui des col­la­bo­ra­tions pres­ti­gieuses avec Jim Mor­ri­son et après avoir as­sis­té Fran­cis Ford Cop­po­la pour « Apo­ca­lypse Now ». L’in­gé­nieur-son ve­dette file vers les fo­rêts de Ca­li­for­nie et pose ses mi­cros en pleine na­ture. Casque sur les oreilles, c’est une r évé­la­ti on. Tout un uni­vers so­nore, riche et va­rié, s’offre sou­dai­ne­ment à lui. Une dé­marche scien­ti­fique se met en place. Le chas­seur de sons — on dit aus­si bio­acous­ti­cien — dé­montre que chaque es­pèce ani­male oc­cupe har­mo­nieu­se­ment une niche acous­tique spé­ci­fique.

C’est ce­la qui est don­né à en­tendre dans les sous-sols de la Fon­da­tion Car­tier. Les sil­houettes du pu­blic s’y fau­filent dans la pé­nombre pour fi­na­le­ment s’al­lon­ger sur la mo­quette et mieux se lais­ser im­mer­ger dans un océan de sons. L’ouïe aux aguets, rien n’échappe à l’au­di­teur. Au Ca­na­da, dans Al­gon­quin Park, les hur­le­ments de deux meutes de loups glacent les sangs du vi­si­teur en sté­réo pen­dant que les pa­ru­lines à crou­pions jaunes s’égo­sillent en ar­rière-plan. Dans le monde du si­lence, qui ne l’est pas tant que ce­la, les ba­leines à bosse vo­ca­lisent alors que les orques croisent au loin. En Cen­tra­frique, les to­ni­truants élé­phants s’as­pergent d’eau ma­ré­ca­geuse en ébran­lant l’es­pace so­nore où les go­rilles de l’ouest donnent de la voix. Au Zimbabwe, les ba­bouins pro­fitent de la sai­son sèche et d’une pa­roi de gra­nit pour aboyer avec un maxi­mum de ré­ver­bé­ra­tion alors qu’en Ama­zo­nie le ja­guar feule.

Tout ce­la et bien d’autres choses sont là, à por­tée d’oreilles : un tré­sor de bio­di­ver­si­té or­ches­tré à la ba­guette dans un sous-sol pa­ri­sien par une ins­tal­la­tion à mi-che­min entre la per­for­mance ar­tis­tique et l’ex­pé­rience scien­ti­fique. Mal­heu­reu­se­ment, tous ses pa­ra­dis sont bien sou­vent per­dus. Avec la poll uti on crois­sante et l’ac­cé­lé­ra­tion de la dé­fo­res­ta­tion, la po­ly­pho­nie sau­vage de la na­ture cède pro­gres­si­ve­ment sa place au brou­ha­ha hu­main. Ces pay­sages so­nores ra­vi­ront les plus pe­tits et in­vi­te­ront peut-être les plus grands à vouer une éter­nelle re­con­nais­sance à Ber­nie Krause pour avoir su ré­per­to­rier ce qui a été. Il se­ra alors peut-être temps de s’ap­pro­prier cette pen­sée du na­tu­ra­liste ca­na­dien Ray­mond Mur­ray Scha­fer : « Si je sou­haite chan­ger le monde, il me faut être vi­sion­naire. Mais si je sou­haite que le monde me change, il me faut ap­prendre à écou­ter. »

Les hur­le­ments de deux meutes de loups glacent les sangs du vi­si­teur en sté­réo

Fon­da­tion Car­tier (Paris XIVe), jus­qu’au 8 jan­vier 2017, mar­di-di­manche de 11 heures à 20 heures, mar­di 22 heures, ta­rif 7-10,50€, www.fon­da­tion.car­tier.com.

Fon­da­tion Car­tier (Paris XIVe), le 21 juillet. L’ins­tal­la­tion, à mi-che­min entre la per­for­mance ar­tis­tique et l’ex­pé­rience scien­ti­fique, per­met au vi­si­teur d’écou­ter les sons d’ani­maux re­cueillis par l’Amé­ri­cain Ber­nie Krause pen­dant cin­quante ans de voyages.

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