En Tur­quie, la purge sans fin

AR­RES­TA­TIONS. Quinze jours après le putsch avor­té, Er­do­gan pour­suit son « grand mé­nage » dans les ins­ti­tu­tions… face à une com­mu­nau­té in­ter­na­tio­nale qua­si si­len­cieuse.

Aujourd'hui en France - - POLITIQUE - Un di­plo­mate fran­çais FRÉ­DÉ­RIC GERSCHEL

MAIS OÙ S’AR­RÊ­TE­RA la ven­geance de Re­cep Tayyip Er­do­gan ? Après le coup d’Etat man­qué du 15 juillet et la ré­bel­lion d’une par­tie de l’ar­mée, le pré­sident turc pour­suit mé­tho­di­que­ment sa chasse aux sor­cières dans tous les sec­teurs de la so­cié­té. Of­fi­ciel­le­ment, il s’agit d’écar­ter les par­ti­sans de Fe­thul­lah Gü­len, le pré­di­ca­teur exi­lé aux Etats-Unis et soup­çon­né d’être l’ins­ti­ga­teur du putsch.

Mais au-de­là, d’autres op­po­sants sont éga­le­ment vi­sés. Même s’ils n’ont rien à voir avec les évé­ne­ments. Les chiffres, en tout cas, donnent l e tour­nis : près de 18 000 gardes à vue en moins de quinze jours ( dont en­vi­ron 10 000 sol­dats, 3 000 po­li­ciers…), plus de 50 000 fonc­tion­naires li­mo­gés — no­tam­ment dans l’édu­ca­tion —, 1 600 doyens d’uni­ver­si­té pous­sés vers la sor­tie, 45 jour­naux fer­més.

« On risque de glis­ser vers une forme de pou­voir ab­so­lu très in­quié­tante »

Et le coup de ba­lai ne semble pas ter­mi­né, loin de là. Hier, le pou­voir turc a com­men­cé à s’at­ta­quer aux mi­lieux éco­no­miques. Les di­ri­geants du conglo­mé­rat Boy­dak Hol­ding, qui dé­tiennent des par­ti­ci­pa­tions dans des sec­teurs aus­si va­riés que la fi­nance, l’éner­gie ou l’ameu­ble­ment, ont été ar­rê­tés.

En ver­tu de l’état d’ur­gence dé­cré­té après le putsch avor­té, les gardes à vue peuvent être pro­lon­gées jus­qu’à trente jours, sans la moindre jus­ti­fi­ca­tion. Un ré­gime d’ex­cep­tion qui in­quiète les ONG, Am­nes­ty In­ter­na­tio­nal ayant dé­jà re­cen­sé des cas ré­pé­tés de mau­vais trai­te­ments et de tor­tures.

Pour l’heure, les ré­ac­tions des grands de ce monde sont très mo­dé­rées. Au­cune sanc­tion in­ter­na­tio­nale n’est à l’ordre du jour. Il faut dire que la Tur­quie reste un ac­teur clé dans la guerre contre l’EI en Sy­rie et en Irak. Long­temps ac­cu­sé d’avoir joué double jeu avec les dji­ha­distes, Er­do­gan a fi­ni — sous la pres­sion amé­ri­caine — par rendre la fron­tière de son pays plus her­mé­tique pour li­mi­ter les tra­fics (armes, pé­trole) et le pas­sage de com­bat­tants étran­gers vers Ra­q­qa (Sy­rie) ou Mos­soul (Irak).

Du cô­té des di­ri­geants eu­ro­péens, pas ques­tion non plus de condam­ner trop ou­ver­te­ment la purge en cours. Il y a quelques mois, l’Union eu­ro­péenne a pas­sé un ac­cord avec la Tur­quie pour frei­ner le dé­part des ré­fu­giés sy­riens vers la Grèce et la route des Bal­kans en échange — no­tam­ment — d’une com­pen­sa­tion fi­nan­cière.

Un ar­ran­ge­ment qui tient tou- jours mal­gré les at­teintes aux droits de l’homme du gou­ver­ne­ment turc. « La ré­ac­tion d’Er­do­gan est clai­re­ment dis­pro­por­tion­née. On risque de glis­ser vers une forme de pou­voir ab­so­lu très in­quié­tante », re­grette tou­te­fois un di­plo­mate fran­çais. Qui ajoute : « Avec ce qui se passe en ce mo­ment, la pers­pec­tive d’une adhé­sion, même loin­taine, de la Tur­quie à l ’ UE a cl ai r ement du plomb dans l’aile. » @fger­schel

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