Des ter­ro­ristes jeunes et hy­per-connec­tés

ENQUÊTE. Les en­quê­teurs pensent que les deux tueurs du père Ha­mel ne se connais­saient pas et ne se­raient en­trés en contact que quatre jours avant l’at­ten­tat. Leur pro­fil, très jeune et fa­na­ti­sé, est in­édit.

Aujourd'hui en France - - ACTUALITÉ - STÉPHANE SELLAMI

UNE JEU­NESSE dé­ter­mi­née à com­mettre les crimes les plus ab­jects, fé­rue d’ap­pli­ca­tions cryp­tées. C’est ce qui res­sort des in­ves­ti­ga­tions me­nées de­puis l’as­sas­si­nat, mar­di ma­tin, du prêtre Jacques Ha­mel, dans une église de Saint-Etienne-du-Rou­vray (Seine-Ma­ri­time).

Hier soir, deux sus­pects — Fa­rid K., 30 ans, ori­gi­naire de Nan­cy (Meurthe-et-Mo­selle), cou­sin d’un des deux ter­ro­ristes, et un ré­fu­gié sy­rien dont la pho­to­co­pie du pas­se­port a été dé­cou­verte chez le se­cond meur­trier — étaient tou­jours en­ten­dus par les en­quê­teurs de la sous-di­rec­tion an­ti­ter­ro­riste (SDAT).

La garde à vue d’un troi­sième sus­pect, âgé de 16 ans, frère d’un dji­ha­diste, sus­cep­tible de se trou­ver ac­tuel­le­ment en zone de com­bat ira­ko­sy­rienne, a été le­vée, hier. As­si­gné à ré­si­dence dans le cadre de l’état d’ur­gence, il avait été ar­rê­té à SaintE­tienne-du-Rou­vray quelques ins­tants après l’at­ten­tat. Son frère aî­né, Adel Bouaoun, 19 ans, avait quit­té la France au prin­temps 2015 en com­pa­gnie d’Adel Ker­miche, l’un des deux tueurs de l’église. Ce der­nier avait fi­na­le­ment été re­fou­lé de Tur­quie avant d’être in­car­cé­ré à la pri­son de Fleu­ry-Mé­ro­gis (Es­sonne).

Se­lon nos in­for­ma­tions, les po­li­ciers de la SDAT sont par­ve­nus à éta­blir le lien entre Adel Ker­miche et son com­plice, Ab­del-Ma­lik Pe­tit­jean, ori­gi­naire d’Aixles-Bains (Sa­voie), tous deux âgés de 19 ans.

Ces deux jeunes hommes, qui ne se connais­saient pas, se­raient en­trés en contact pour la toute pre­mière fois le 22 juillet, soit quatre jours avant leur pas­sage à l’acte, au moyen de la mes­sa­ge­rie cryp­tée Te­le­gram. Un in­ter­mé­diaire les a-t-il mis en contact ? Les in­ves­ti­ga­tions sur ce point sont tou­jours en cours. C’est avec cette même mes­sa­ge­rie qu’Ab­del-Ma­lik Pe­tit­jean, barbe nais­sante à la pointe du men­ton et vê­tu d’une ma­ri­nière, a dif­fu­sé une vi­déo où il prête al­lé­geance au groupe ter­ro­riste Daech et me­nace de com­mettre un at­ten­tat sur le sol fran­çais. Aler­tés par un ser­vice étran­ger, le 21 juillet au soir, de ce mes­sage lan­cé par un res­sor­tis­sant fran­çais — au moment de sa dif­fu­sion, son iden­ti­té est in­con­nue —, les po­li­ciers de la Di­rec­tion gé­né­rale de la sécurité in­té­rieure (DGSI) se sont lan­cés dans une ha­le­tante course contre la montre.

Le 24 juillet, ils ont in­ves­ti le lo­ge­ment d’un cer­tain Omar C., 19 ans, do­mi­ci­lié à Mantes-la-Jo­lie (Yve­li- nes), alors que ce der­nier s’était van­té, alors qu’il fai­sait dé­jà l’ob­jet d’une étroite sur­veillance, d’avoir vu une vi­déo dans la­quelle un Fran­çais prê­tait al­lé­geance au groupe Etat is­la­mique. Son or­di­na­teur et son té­lé­phone por­table ont été sai­sis, dans le cadre d’une per­qui­si­tion ad­mi­nis­tra­tive, et leur ex­ploi­ta­tion a été im­mé­dia­te­ment or­don­née.

Le 25 juillet au ma­tin, Omar C., fi­ché S de­puis le mois de mai der­nier pour des vel­léi­tés de dé­part vers la Sy­rie, a été pla­cé en garde à vue : la « fa­meuse » vi­déo a été re­trou­vée dans son té­lé­phone por­table. Mais il ne connais­sait pas le nom de l’in­con­nu à la ma­ri­nière…

Les en­quê­teurs ont fi­ni par ob­te­nir son iden­ti­té après la dé­cou­verte de sa carte d’iden­ti­té au do­mi­cile d’Adel Ker­miche quelques heures après l’at- ten­tat per­pé­tré dans le lieu de culte.

Ab­del-Ma­lik Pe­tit­jean fai­sait pour­tant l’ob­jet d’une fiche S de­puis le 29 juin. Mais cette fiche ne com­por­tait pas de pho­to, les ser­vices de ren­sei­gne­ment étant per­sua­dés qu’il se trou­vait en Sy­rie. Une « mé­prise » qui trouve sa ge­nèse le 16 juin, alors que les Suisses si­gnalent à leurs ho­mo­logues fran­çais qu’un cer­tain Jean-Philippe Ste­ven J.L., 20 ans, est pas­sé par Zu­rich, le 10 juin, avec pour des­ti­na­tion fi­nale Is­tan­bul en Tur­quie. Cet homme, do­mi­ci­lié à Ville­pa­ri­sis (Seine-et-Marne), connu des ser­vices pour son im­pli­ca­tion pré­su­mée dans deux fi­lières d’en­voi de dji­ha­distes de­puis la France et la Bel­gique vers la Sy­rie, est alors ac­com­pa­gné d’un cer­tain « Adel » Pe­tit­jean.

« Mais à ce moment-là, ce Pe­tit­jean est to­ta­le­ment in­con­nu des ser­vices de po­lice en France, sou­ligne une source proche de l’af­faire. Il n’y a ab­so­lu­ment rien à lui re­pro­cher. »

Le 10 juin, Jean-Philippe Ste­ven J.L. a été re­fou­lé par les Turcs vers la Suisse, puis la France. Ab­del-Ma­lik Pe­tit­jean, lui, a re­pris un vol Is­tan­bul-Rois­sy, dès le 11 juin. Son pas­sage en Tur­quie ne se­ra si­gna­lé que cinq jours plus tard aux au­to­ri­tés fran­çaises… En­fin, le 24 juillet, un ado­les­cent de 16 ans, ori­gi­naire de Sot­te­ville-lès-Rouen a été in­car­cé­ré alors qu’il avait ten­té de ga­gner la Sy­rie, le 12 juillet, en pas­sant par Ge­nève (Suisse), avec sa pe­tite amie du même âge, ori­gi­naire d’Or­ly (Val-deMarne). Ce jeune gar­çon avait dé­jà es­sayé de re­joindre la zone ira­ko-sy­rienne, au prin­temps 2015, avec Adel Ker­miche…

Les po­li­ciers de la DGSI se sont lan­cés dans une ha­le­tante course contre la montre

Franck Pe­tit­jean mon­trant une pho­to de son fils.

(à gauche)

L’enquête montre que les pre­miers échanges entre Adel Ker­miche et Ab­del-Ma­lik Pe­tit­jean (à droite) re­montent au 22 juillet, au moyen d’une mes­sa­ge­rie cryp­tée, Te­le­gram. Les en­quê­teurs cherchent tou­jours à sa­voir si un tiers les a mis en re­la­tion.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.