« Le sym­bole de fra­ter­ni­té est beau, mais de­main ? »

RE­LI­GION. Des cen­taines de mu­sul­mans ont as­sis­té hier à des messes or­ga­ni­sées à la mé­moire du père Ha­mel. Un geste sa­lué par les ca­tho­liques. Mais tous s’in­ter­rogent : cette con­corde ne se­ra-t-elle que de fa­çade ?

Aujourd'hui en France - - SOCIÉTÉ - Mar­wane, 14 ans, a ac­com­pa­gné Ju­lien, son « pote ca­tho ». FLO­RENCE MÉRÉO Pro­pos re­cueillis par ALAIN GRASSET

D’UN RE­GARD CIRCULAIRE, il ba­laie la foule en train de chan­ter. « Il y a sa­cré­ment du monde. C’est ex­tra­or­di­naire », souffle Ma­da­ni, plus rom­pu aux codes de la mos­quée qu’à ceux de la ca­thé­drale en brique rouge d’Evry (Es­sonne) où le sexa­gé­naire a sui­vi, de­bout et in­ti­mi­dé, la messe do­mi­ni­cale. Comme lui, ils sont des cen­taines de mu­sul­mans à avoir fran­chi hier les portes des églises de France. A Pa­ris, Saint-De­nis, Nice, Bor­deaux ou en­core Saint-De­nis de la Réunion. « Pour prier, en si­lence, mais main dans la main avec nos frères ca­tho­liques. Pour dire que seule l’union a un sens face à cet acte bar­bare et odieux qu’a été mar­di l’as­sas­si­nat dans son église du père Jacques Ha­mel », in­siste dans son cos­tume sombre Anouar Kbi­bech, le pré­sident du Con­seil fran­çais du culte mu­sul­man (CFCM), ac­cueilli sur le par­vis de la ca­thé­drale par le prêtre d’Evry. « La fra­ter­ni­té est la de­vise de la Ré­pu­blique. Mer­ci d’être là », lui lance le père Mar­tial Ber­nard. « C’est elle qui va triom­pher, inch Al­lah », ré­pond Anouar Kbi­bech.

Dans la ca­thé­drale pleine à cra­quer de Rouen — elle est si­tuée à quelques ki­lo­mètres de Saint-Etienne-du-Rou­vray, où a eu lieu l’at­taque ter­ro­riste — Mgr Do­mi­nique Le­brun des­cend, lui, de l’au­tel après une poi­gnante ho­mé­lie. Un par un, il em­brasse les res­pon­sables mu­sul­mans ali­gnés dans le choeur. « Vous êtes ve­nus dans notre ca­thé­drale comme bâ­tis­seurs de paix. Vous af­fir­mez ain­si que vous re­fu­sez les morts et les vio­lences au nom de Dieu », s’émeut-il avant d’al­ler étreindre les trois soeurs pré­sentes mar­di lors du drame.

A Evry, un por­trait du père Ha­mel trône sur un che­va­let. Une rose blanche et des bou­gies l’ac­com­pagnent. « Oui, c’est un mo­ment dur. On a per­du un des nôtres. Apai­ser la dou­leur n’est pas fa­cile, même si ce que nous vi­vons ce ma­tin montre que l’es­pé­rance est en marche », confie en apar­té le père Ber­nard tan­dis que la po­lice qua­drille la ca­thé­drale, éri­gée dans la ville po­pu­laire, jeune et mé­tis­sée qu’est Evry. A l’in­té­rieur, Fa­ti­ma et Sou­mia, deux femmes voi­lées, prennent place à cô­té de chré­tiens. Au mo­ment de se don­ner la paix du Ch­rist, « por­tées par l’émo­tion », elles serrent dans leurs bras leurs voi­sins. Sté­pha­nie, tren­te­naire conver­tie à l ’ i s l a m, montre , e l l e , l e t e e - s hi r t d’Ha­med, son fils de 8 ans, aux cou­leurs na­tio­nales : « Nous, on sait qui on sup­porte : la France ! » « La France black-blanc­beur à l’église, le sym­bole est très beau. Mais de­main ? Je ne sais pas si on ar­ri­ve­ra à trans­for­mer ce sym­bole en acte du quo­ti­dien », mur­mure une pa­rois­sienne d’ori­gine afri­caine.

« Il y a du bou­lot, concède Ma­da­ni. C’est dom­mage qu’il faille des évé­ne­ments aus­si tristes pour nous se­couer. De part et d’autre, il faut aus­si tra­vailler dans la joie : c’est la seule fa­çon de construire quelque chose de du­rable. Si on est là, c’est pour mon­trer notre bonne vo­lon­té », ex­pli­quet-il. Les scouts mu­sul­mans sont aus­si dans l’as­sis­tance mais cer­tains re­grettent de ne pas aper­ce­voir un plus grand nombre de jeunes.

Un duo at­tire pour­tant le re­gard.

« Je suis ve­nu voir ce qui nous ras­semble »

« Il boit quoi, là, votre prêtre ? » de­mande Mar­wane, 14 ans, à son « pote » Ju­lien, d’un an son aî­né. L’ado mu­sul­man qui passe en se­conde a fait le dé­pla­ce­ment pour as­sis­ter avec son ca­ma­rade de classe à sa pre­mière messe. Ce qui dis­tingue l’église de la mos­quée ? « Je ne sais pas et peu im­porte, je suis plu­tôt ve­nu voir ce qui nous ras­semble », ré­torque Mar­wane. Le foot, les blagues sur les profs, ils avaient dé­jà beau­coup de su­jets de dis­cus­sion. Mais être en- semble dans un édi­fice sa­cré, « ça per­met en plus de par­ta­ger nos va­leurs », note Ju­lien. « Main­te­nant à moi d’al­ler à la mos­quée », sou­rit-il. Mes­sage en­ten­du jus­qu’à l’au­tel. Vendredi, le père Ber­nard a pré­vu d’as­sis­ter, en re­tour, au prêche de la mos­quée voi­sine. Les mu­sul­mans prient avec les ca­tho­liques le­pa­ri­sien.fr

Evry (Es­sonne), hier. Dans la ca­thé­drale, chré­tiens et mu­sul­mans se sont ras­sem­blés le temps d’une messe en la mé­moire du père Jacques Ha­mel. Beau­coup es­pèrent que cette fra­ter­ni­té re­li­gieuse s'ancre pour de bon dans leur quo­ti­dien.

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