Les der­nières mi­nutes d’Ada­ma Trao­ré

EN­QUÊTE. Le scé­na­rio de l’in­ter­pel­la­tion mus­clée du jeune homme le 19 juillet dans le Val-d’Oise, avant qu’il ne suc­combe quelques ins­tants plus tard, se pré­cise. Les gen­darmes as­surent avoir uti­li­sé la force né­ces­saire.

Aujourd'hui en France - - FAITS DIVERS - TIMOTHÉE BOUTRY

ADA­MA TRAO­RÉ est mort le 19 juillet der­nier, le jour de son 24e an­ni­ver­saire, dans la cour de la bri­gade de gen­dar­me­rie de Per­san (Val-d’Oise). De­puis, sa fa­mille ne cesse de ré­cla­mer la « vé­ri­té », es­ti­mant que son dé­cès à la suite de son in­ter­pel­la­tion par les gen­darmes à Beau­mont-surOise est une « ba­vure ». Sa mort, dans des cir­cons­tances qui res­tent en­core in­ex­pli­quées, a pro­vo­qué plu­sieurs nuits d’émeute dans le sec­teur. Après une ma­ni­fes­ta­tion avor­tée sa­me­di à Paris, d’autres ras­sem­ble­ments de sout i en s ont pro­gram­més. Alors qu’une i nfor­ma­tion j udi­ciaire pour re­cherche des causes de la mort a été ou­verte par le par­quet de Pon­toise, le dé­rou­le­ment de ce fu­neste après-mi­di se pré­cise. Ce 19 juillet, Ada­ma Trao­ré n’est pas une cible pour les équi­pages du Psig (pe­lo­ton de sur­veillance et d’in­ter­ven­tion de la gen­dar­me­rie, l’équi­valent des bri­gades an­ti­cri­mi­na­li­té de la police) de L’Is­leA­dam, contrai­re­ment à Ba­gui, l’un de ses frères, re­cher­ché dans le cadre d’une af­faire d’ex­tor­sion. Sa photo a été dif­fu­sée aux équi­pages. Vers 17 h 15, trois gen­darmes qui pa­trouillent en ci­vil re­pèrent deux hommes dont l’un cor­res­pond au si­gna­le­ment de Ba­gui Trao­ré dans le centre-ville de Beau­mont-sur-Oise. « Les deux in­di­vi­dus nous re­con­naissent et l’un des deux tente de se sous­traire au contrôle […] Voyant qu’il ne va pas être as­sez rapide, il lâche le vé­lo et conti­nue en cou­rant », dé­taille sur pro­cès-ver­bal l’un des gen­darmes. Alors qu’il n’est pas re­cher­ché, c’est Ada­ma qui prend ain­si la fuite. Ba­gui, lui se laisse in­ter­pel­ler. Ada­ma Trao­ré est vite rat­tra­pé par un gen­darme qui fait état de son re­fus d’ob­tem­pé­rer. « Je le maî­trise sans le frap­per, sans uti­li­ser mon arme ou un moyen de force in­ter­mé­diaire », pré­cise le sous-of­fi­cier, rejoint par un col­lègue, char­gé de rac­com­pa­gner le f uyard me­not­té au vé­hi­cule. « Ada­ma m’a de­man­dé la pos­si­bi­li­té de s’ar­rê­ter afin de re­prendre son souffle, ce que j’ai ac­cep­té, ex­plique ce der­nier. Nous avons fait une pause de trente se­condes, et il m’a dit que c’était bon […] Il ne pré­sen­tait au­cun signe par­ti­cu­lier de pro­blème phy­sique. »

A cause de cet ar­rêt im­promp­tu, le gen­darme se retrouve seul avec Ada­ma Trao­ré lors­qu’il est pris à par­tie par un homme. « Comme il s’est trop ap­pro­ché de nous, je lui ai don­né un coup de poing au vi­sage pour le stop­per car je pres­sen­tais le fait qu’il vou­lait li­bé­rer Trao­ré », re­late le mi­li­taire. Ada­ma en pro­fite pour s’échap­per à nou­veau. Les trois gen­darmes du se­cond équi­page du Psig ap­prennent les évé­ne­ments par la ra­dio. Alors qu’ils se di­rigent sur les lieux, ils dé­couvrent que le sus­pect s’est ré­fu­gié dans un do­mi­cile pri­vé. « Nous pé­né­trons dans le lo­ge­ment. Ce der­nier est plon­gé dans l’obs­cu­ri­té […]. Nous dis­tin­guons face à nous dans le sa­lon une masse de forme hu­maine qui bouge en­rou­lée dans un drap au pied du ca­na­pé. Nous com­pre­nons ins­tan­ta­né­ment qu’il s’agit de l’in­di­vi­du et nous nous por­tons à sa hau­teur pour le maî­tri­ser », re­late le ma­ré­chal des lo­gi­schef dans son PV d’in­ter­pel­la­tion. « Nous nous je­tons sur lui avec mes deux col­lègues, pré­cise le sous-of­fi­cier lors­qu’il est in­ter­ro­gé dans le cadre de l’en­quête. Il est vi­ru­lent et s’op­pose à son in­ter­pel­la­tion […] Le gen­darme G. a im­mo­bi­li­sé les membres in­fé­rieurs en ef­fec­tuant une clé de jambes. Pour ma part, avec le gen­darme U. nous ten­tons de lui im­mo­bi­li­ser les bras. » Et d’avan­cer : « Je n’ai por­té au­cun coup. Nous avons em­ployé la force stric­te­ment né­ces­saire pour le maî­tri­ser mais il a pris le poids de notre corps à tous les trois au mo­ment de son in­ter­pel­la­tion. » « On se trou­vait à trois des­sus pour le maî­tri­ser avec la force stric­te­ment né­ces­saire à son im­mo­bi­li­sa­tion », com­plète un de ses col­lègues qui ré­fute pour­tant une grosse pres­sion.

« Il tente de se sous­traire au contrôle » « Je le maî­trise sans le frap­per » « On se trou­vait à trois des­sus » « La tête qui part vers l’avant »

Les trois gen­darmes en conviennent : Ada­ma Trao­ré se plaint très ra­pi­de­ment de dif­fi­cul­tés res­pi­ra­toires. Il est néan­moins ca­pable de mar­cher jus­qu’au vé­hi­cule qui doit le ra­me­ner à la bri­gade de Per­san. « Je ne constate au­cun trouble phy­sique ap­pa­rent sur l’in­di­vi­du, pas même un es­souf­fle­ment », se sou­vient le sous-of­fi­cier. L’alerte vient du gen­darme as­sis à ses cô­tés : « Ar­ri­vé de­vant le por­tail de la bri­gade […] je re­marque que la per­sonne ré­cu­pé­rée a la tête qui part vers l’avant. Je si­gnale au chef que l’in­di­vi­du pré­sente des signes d’un ma­laise. » A sa sortie du vé­hi­cule, Ada­ma Trao­ré est in­cons­cient et les gen­darmes constatent qu’il a uri­né sur le siège. Ils le placent aus­si­tôt en po­si­tion la­té­rale de sé­cu­ri­té et prennent son pouls. « Mais en lui lais­sant les me­nottes dans le dos », s’in­digne Me Yas­sine Bouz­rou, l’un des avo­cats de la fa­mille. Mal­gré l’ar­ri­vée rapide des pom­piers puis du Sa­mu, le coeur d’Ada­ma Trao­ré ne re­part pas. Son dé­cès est pro­non­cé à 19 h 5.

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