« Si la grande dis­tri­bu­tion ar­rive, on est morts »

Sa­bine,

Aujourd'hui en France - - ÉCONOMIE - Epi­nal (Vosges) De nos en­voyés spé­ciaux Pa­trick Cor­nu, bu­ra­liste VICTOR TASSEL

PEU AVANT MI­DI, deux ou­vriers posent la ca­rotte si­gna­lant un bu­reau de ta­bac à l’en­trée du ma­ga­sin. A 15 h 45, les pre­miers pa­quets de ci­ga­rettes sont pla­cés dans le pré­sen­toir blanc. Ou­vert de­puis le 22 juillet, le Mo­nop’sta­tion de la gare d’Epi­nal (Vosges) vient de re­ce­voir sa pre­mière li­vrai­son de ta­bac. An­gé­lique, une sa­la­riée, ra­mène deux car­tons pleins de car­touches et tente tant bien que mal de ran­ger les pa­quets de ci­ga­rettes. « Je ne connais pas du tout ce com­merce. Je n’y com­prends rien », ré­pète-t-elle sans cesse. Ex­pres­so à la main, un client s’étonne de­vant le pré­sen­toir. An­cien pe­tit com­mer­çant (il a te­nu une su­pé­rette) de­ve­nu chauf­feur de bus, Di­dier Le­brun a été en concur­rence avec la grande dis­tri­bu­tion. « Vendre du ta­bac ici ? C’est n’im­porte quoi ! Ils se font suf­fi­sam­ment d’ar­gent comme ça », lâche-t-il.

Pour­tant, la fi­liale de Mo­no­prix n’a fait que re­prendre, en juin, deux com­merces — le Re­lay et la Crois­san­te­rie — qui exis­taient au même en­droit. Et les sa­la­riés avec. Les­quels, de leur propre aveu, sont tous au­to­ri­sés à vendre du ta­bac alors qu’ils n’ont pour­tant fait au­cun stage, ni re­çu la moindre for­ma­tion. Et c’est bien ce qui exas­père les bu­ra­listes du cru. Ins­tal­lés sur les bords du ca­nal des Vosges, Sé­bas­tien et Va­nes­sa Hu­be­rer tiennent le Pa­cha. N’ayant au­cun em­ployé, faute de moyens, les deux conjoints n’ont pu prendre qu’une se­maine de va­cances de­puis leur ins­tal­la­tion il y a trois ans. Ils sont ul­cé­rés par l’ar­ri­vée de ce concur­rent un peu spé­cial. « Est-ce que Mo­no­prix est bu­ra­liste ? Non ! s’em­porte l’ex­tech­ni­cien de main­te­nance. La grande dis­tri­bu­tion veut tout. Rien ne les em­pê­che­ra de prendre notre mar­ché ! »

Face au mu­sée dé­par­te­men­tal d’Art an­cien et contem­po­rain, le Car­ré noir, bar-ta­bac te­nu par Pa­trick Cor­nu de­puis 1992. « Ils n’ont pas les mêmes contraintes que nous, tance le bu­ra­liste, crâne ra­sé, barbe nais­sante et lu­nettes rouges sur le nez. Chez nous, l’un des gé­rants doit obli­ga­toi­re­ment res­ter sur place, nous fai­sons un stage tous les deux ans, nous payons une li­cence aux alen- tours de 4 000 €… Eux n’ont rien de tout ça ! C’est deux poids deux me­sures. Pour eux, la ci­ga­rette n’est qu’un pro­duit d’ap­pel pour at­ti r er l e client. » L’homme de 62 ans est en quelque sorte la fi­gure, le porte-pa­role des bu­ra­listes de la ville, voire du dé­par­te­ment. Sa crainte ? Que ces Mo­nop’sta­tion ouvrent la porte à la grande dis­tri­bu­tion pour conqué­rir le mar­ché. « Ce­la fait des an­nées que Le­clerc se po­si­tionne. Tous les Re­lay vont être ven­dus. Et qui va-t-on voir ar­ri­ver ? Mo­no­prix, évi­dem­ment, et les autres en­suite. »

« Il y en a une di­zaine, de bu­ra­listes, sur la com­mune (NDLR : un peu moins de 40 000 ha­bi­tants), dont quatre en vente… Si la grande dis­tri­bu­tion ar­rive, on est morts », souffle Sa­bine, bu­ra­liste de 55 ans, fa­ta­liste.

« Ils n’ont pas les mêmes contraintes que nous »

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