Aux deux vi­sages

Aujourd'hui en France - - EN FRANCE - MORGANN JEZEQUEL

déshé­ri­tées du nord de la ville. Les classes les plus po­pu­laires, la grande ma­jo­ri­té de la po­pu­la­tion ca­rio­ca, se concentrent dans ces quar­tiers gan­gre­nés par le tra­fic de drogue.

Crise d’iden­ti­té

Rio de Ja­nei­ro reste l’une des villes les plus dan­ge­reuses au monde. Et dans une guerre ou­verte aux gangs ar­més, la po­lice mul­ti­plie les ba­vures, en par­ti­cu­lier à l’ap­proche des grands évé­ne­ments.

Prin­ci­pales vic­times de la ré­pres­sion, les jeunes hommes noirs des bi­don­villes tombent dans l’in­dif­fé­rence. Leur cou­leur et leur classe so­ciale en font des « pré­su­més dé­lin­quants » et suf­fisent à lé­gi­ti­mer leur mort. A Rio de Ja­nei­ro, deux mondes co­existent. « Quand je vais à Ipa­ne­ma, je me sens mal à l’aise. On me re­garde dif­fé­rem­ment, comme si je re­pré­sen­tais un dan­ger. A mon pas­sage, les femmes serrent plus fort leur sac à main, les vi­giles me suivent du re­gard. Beau­coup de mes élèves pré­fèrent ne pas al­ler à la plage à cause de ça ! » af­firme Alan, un pro­fes­seur de boxe du Com­plexo do Alemão, un en­semble de fa­ve­las où les échanges de coups de feu sont presque quo­ti­diens.

Et pour­tant, le temps d’une conver­sa­tion, même ra­pide, le fos­sé s’éclipse. Qu’il s’agisse d’un « Tchau, min­ha flor ! » (« Sa­lut, ma fleur ! ») lan­cé par une cais­sière ou d’une grande ac­co­lade don­née par un homme d’af­faires ren­con­tré cinq mi­nutes plus tôt, les Ca­rio­cas n’usurpent pas leur ré­pu­ta­tion de peuple cha­leu­reux, ani­mé par une joie de vivre qui se dé­ploie sans re­te­nue aux dé­fi­lés de car­na­val, sur le toit des bi­coques à flanc de col­line et des im­meubles de luxe, à l’oc­ca­sion de bar­be­cues im­pro­vi­sés, ou en­core au­tour de tables en plas­tique jaune, po­sées dans les ruelles du centre-ville ou des quar­tiers nord, aux­quelles se sont as­sis quelques amis pour jouer un mor­ceau de sam­ba.

En fait, Rio souffre d’une bles­sure pro­fonde. Celle de ne plus être ni la ca­pi­tale (c’est Bra­si­lia de­puis 1960) ni le centre éco­no­mique du pays (de­ve­nu São Pau­lo). La ville tra­verse une grave crise d’iden­ti­té. « Au mo­ment de l’at­tri­bu­tion des JO 2016, on était tous en­thou­siastes. On vi­vait ça comme une re­vanche de Rio », se sou­vient Ma­rio Brum, pro­fes­seur d’his­toire à l’uni­ver­si­té (UERJ). « Mais on va se re­trou­ver avec un hé­ri­tage olym­pique très lourd à as­su­mer. Et nous tra­ver­sons main­te­nant une cri- se éco­no­mique sans pré­cé­dent. » Dans la « Ci­dade ma­ra­vil­ho­sa », même les pers­pec­tives de mé­dailles (en ju­do et en vol­ley) n’at­té­nuent pas l’amer­tume. Le coeur n’est pas à la fête.

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