La croi­sade san­glante du pré­sident phi­lip­pin

DROGUE. Ro­dri­go Du­terte avait pro­mis l’en­fer aux tra­fi­quants, en­cou­ra­geant même à les tuer. Un mois plus tard, pro­messe te­nue…

Aujourd'hui en France - - POLITIQUE - CAMILLE MORDELET

THE PUNISHER. C’est ain­si qu’a été sur­nom­mé le nou­veau pré­sident des Phi­lip­pines, Ro­dri­go Du­terte, par le « Time Ma­ga­zine » amé­ri­cain. Lors de sa cam­pagne, cet an­cien avo­cat de 71 ans, ob­sé­dé par la lutte contre la drogue, avait ap­pe­lé ses com­pa­triotes à abattre eux-mêmes les dea­leurs… et me­na­cé de tuer ses propres en­fants s’il ap­pre­nait qu’ils en cons om­maient. Avec déj à pl us de 524 dea­leurs pré­su­més abat­tus dans la rue de­puis son en­trée en fonc­tion le 30 juin, le shé­rif-pré­sident tient ses pro­messes de cam­pagne… et com­mence à hor­ri­fier le monde.

524… Ce nombre af­fo­lant vient du « Phi­lip­pine Dai­ly In­qui­rer », un des prin­ci­paux quo­ti­diens du pays, qui l’es­time même in­fé­rieur à la réa­li­té. Dans un ar­ticle in­ti­tu­lé « The Kill List » et mis à jour ré­gu­liè­re­ment, le quo­ti­dien égrène la liste des per­son- nes abat­tues. Ces tue­ries sont presque sys­té­ma­ti­que­ment per­pé­trées par la po­lice ou des « hit­men », tueurs à gages liés à des groupes d’au­to­dé­fense ar­més. Beau­coup de corps sont tout sim­ple­ment aban­don­nés dans la rue ou sur un ter­rain vague, à cô­té d’un pan­neau en­san­glan­té, avec — sou­vent — cette ins­crip­tion : « Je suis un dea­leur ».

Sys­tème carcéral sa­tu­ré

Contac­tés par nos soins, les jour­na­listes af­firment n’avoir au­cune dif­fi­cul­té à ali­men­ter la « Kill List » : « Les ser­vices de po­lice nous en­voient leurs rap­ports. Le gou­ver­ne­ment ne nous met pas de bâ­tons dans les roues. C’est sup­po­sé être une dé­mo­cra­tie ici. » Une dé­mo­cra­tie ? Peu­têtre plus pour très long­temps. « Je se­rai un dic­ta­teur, n’en dou­tez pas », avait aver­ti l’ul­tra­po­pu­liste Du­terte le 10 mai, au len­de­main de son élec­tion haut la main à la pré­si­dence. Cette sor­tie était loin d’être une pro­vo­ca­tion sans len­de­main. Maire de Da­vao, dans le sud des Phi­lip­pines, du­rant plus de vingt ans, Du­terte est ac­cu­sé de­puis plu­sieurs an­nées par les dé­fen­seurs des droits de l’homme d’avoir créé et sou­te­nu des es­ca­drons de la mort dans sa ville. Ils au­raient fait au moins 1 000 vic­times. In­ter­ro­gé par un mé­dia à ce su­jet, il n’avait même pas cher­ché à men­tir : « C’est vrai », avait-il fiè­re­ment as­su­mé. Le pré­sident veut ré­ta­blir la peine de mort abo­lie de­puis 2006. De fait, elle a dé­jà été ré­ta­blie dans la rue, de fa­çon ar­bi­traire. La mort rôde dans la ca­pi­tale Ma­nille et ailleurs, au point de ter­ri­fier ceux qui pour­raient se sen­tir vi­sés — dont beau­coup de consom­ma­teurs — par sa guerre sans mer­ci contre la drogue, qui fait des ra­vages dans le pays. Se­lon la po­lice, des di­zaines de mil­liers de per­sonnes (toxi­co­manes et pe­tits dea­leurs) se se­raient dé­jà ren­dues à la po­lice. Dé­jà sa­tu­ré, le sys­tème car- cé­ral est au bord de l’ex­plo­sion : les pri­sons phi­lip­pines ac­cueille­raient dé­sor­mais cinq fois plus de dé­te­nus que leur ca­pa­ci­té maxi­male. Cette po­li­tique ou­tran­ciè­re­ment ré­pres­sive conti­nue pour l’ins­tant de sé­duire la très ca­tho­lique po­pu­la­tion phi­lip­pine qui semble tout par­don­ner à Du­terte… même ses in­sultes en­vers le pape. En jan­vier 2015, il l’avait trai­té de « fils de p… » parce que la vi­site du sou­ve­rain pon­tife avait gé­né­ré des bou­chons dans les­quels il s’était re­trou­vé coin­cé.

Ma­nille (Phi­lip­pines) Dans cette pri­son sur­peu­plée, les dé­te­nus sont contraints à dor­mir par rou­le­ment dans le moindre es­pace dis­po­nible.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.