En Grèce, la san­té est de­ve­nue un luxe

AUS­TÉ­RI­TÉ. Il y a un an, Athènes ob­te­nait de ses créan­ciers 80 Mds€ d’aide en contre­par­tie de me­sures de ri­gueur sans pré­cé­dent. Les consé­quences sur le sys­tème hos­pi­ta­lier ont été dé­sas­treuses.

Aujourd'hui en France - - ÉCONOMIE - Athènes (Grèce) De notre cor­res­pon­dant IS­MAËL MEREGHETT

EN GRÈCE, il y a un avant et un après 13 juillet 2015. Ce jour-là, le pays, après s’y être pour­tant op­po­sé le 5 juillet par ré­fé­ren­dum, cé­dait fi­na­le­ment à ses créan­ciers, se ré­sol­vant à ap­pli­quer un énième plan d’aus­té­ri­té afin de pou­voir toucher une aide de 80 Mds€. Un plan de ri­gueur qui a im­pac­té de nom­breux ser­vices pu­blics, dont les hô­pi­taux.

Il y a un an, on a diag­nos­ti­qué à So­fia un can­cer de l’es­to­mac. Ré­cem­ment, cette re­trai­tée de 65 ans s’est ren­due à Evan­ge­lis­mos, le plus grand hô­pi­tal d’Athènes, pour suivre l’évo­lu­tion de la ma­la­die. Après une heure d’at­tente dans une salle bon­dée, une se­cré­taire l’in­forme que le scan­ner, usé, est en panne. Un autre ren­dez­vous lui est pro­po­sé… trois mois plus tard, le temps de trai­ter les pa­tients « plus at­teints ». So­fia est dans l’im­passe : « En clinique pri­vée, l’exa­men me coû­te­rait 500 €. Je n’ai pas les moyens, ma pen­sion re­traite est de 750 € par mois. Et je suis dé­jà obli­gée d’ache­ter très cher mon trai­te­ment en phar­ma­cie car à l’hô­pi­tal les stocks sont épui­sés. Tout le monde a peur de tom­ber ma­lade. »

Et pour cause, l’hô­pi­tal d’Evan­ge­lis­mos est au bord de l’im­plo­sion. De­puis le dé­but de la crise qui frappe le pays, son bud­get a di­mi­nué de moi­tié tan­dis que sa fré­quen­ta­tion a bon­di de 25 %. L’éta­blis­se­ment s’est conver­ti au sys­tème D : en plus des chambres sur­char­gées comp­tant jus­qu’à six pa­tients, les couloirs re­gorgent de bran­cards usés ser­vant de lits. Les fa­milles se voient par­fois contraintes d’ache­ter draps, couches et com­presses pour leurs ma­lades.

« On se croi­rait dans un pays du tiers-monde », juge Ilias Sio­ras, car­dio­logue et pré­sident de l ’ uni o n des mé­de­cins d’Evan­ge­lis­mos. Dans son ser­vice, il n’a sou­vent d’autre choix que de pri­ver cer­tains pa­tients d’exa­mens ba­siques. « Nous fai­sons tout ce que nous pou­vons, les mé­de­cins tra­vaillent quatre-vingts heures par se­maine pour un sa­laire dé­pas­sant pé­ni­ble­ment les 1 500 €. Et mal­gré ce­la, nous sommes im­puis­sants, la san­té est de­ve­nue un luxe… »

Pour faire face à l’urgence sa­ni­taire, une cin­quan­taine de cli­niques so­ciales ont vu le jour, comme le dis­pen­saire Ki­fa, au coeur de la ca­pi­tale. Créé en 2012, le centre a des al­lures de grand ap­par­te­ment : deux cents mètres car­rés or­ga­ni­sés en cinq sal-

Les pa­tients achètent eux-mêmes les draps

les, pour les opé­ra­tions ba­siques, les soins den­taires, les écho­gra­phies. Le tout gé­ré par des bé­né­voles. Pour­tant, le ser­vice n’a rien à en­vier à Evan­ge­lis­mos. « Voi­ci un nou­vel ap­pa­reil pour dé­tec­ter les pro­blèmes car­diaques, en­voyé par les Al­le­mands ! » montre fiè­re­ment Ko­stas Ko­kos­sis, un re­trai­té qui ad­mi­nistre les lieux. Le dis­pen­saire bé­né­fi­cie d’im­por­tants dons. « Des hô­pi­taux nous en­voient des ma­chines, des pa­tients nous font par­ve­nir des sur­plus de mé­di­ca­ments. »

Chaque se­maine, le centre soigne plus d’une cen­taine de per­sonnes, en par­tie dé­pour­vues de cou­ver­ture mé­di­cale, comme un quart des Grecs. Ko­stas Ko­kos­sis re­çoit ré­gu­liè­re­ment des ap­pels d’hô­pi­taux cher­chant à se pro­cu­rer des mé­di­ca­ments. « C’est le monde à l’en­vers, l’Etat en vient à comp­ter sur nous. Nous ne de­vrions pas exis­ter dans un pays oc­ci­den­tal. Mais j’ai bien peur que nous ne soyons pas près de dis­pa­raître… »

Athènes (Grèce), le 8 juin 2016. Des pro­fes­sion­nels de san­té ma­ni­festent contre les coupes bud­gé­taires dans les hô­pi­taux.

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