Phelps, ge­nèse d’un phé­no­mène

Aujourd'hui en France - - SPORTS - T o ws o n e t B a l t i mor e (Etats-Unis) De notre en­voyé spé­cial ÉRIC BRUNA

UN PE­TIT TRI­ANGLE de gazon bé­ton­né au bord d’un rond-point, au coeur de Tow­son, pom­peu­se­ment bap­ti­sé Olym­pian Park. Huit blocs aus­tères y re­pré­sentent les mé­daillés olym­piques is­sus de la ré­gion. Pour cha­cun, le pal­ma­rès s’écrit en lettres do­rées sur une pe­tite plaque verte. Tous, sauf un. Car il fal­lait bien deux bouts de mé­tal pour faire te­nir les 22 lignes de gloire (18 or, 2 ar­gent, 2 bronze) de Mi­chael F. Phelps II, l’ath­lète le plus ti­tré dans l’his­toire des Jeux. C’est ici, dans la ban­lieue nord de Bal­ti­more, que la lé­gende amé­ri­caine de la na­ta­tion s’est construite. En­vers et contre tout.

Un en­fant hy­per­ac­tif

« Dès le jar­din d’en­fants, on me di­sait : Mi­chael ne peut pas res­ter as­sis, Mi­chael ne peut pas être calme, Mi­chael est in­ca­pable de se concen­trer, ra­con­tait sa mère, Deb­bie, il y a quelques an­nées. J’ai dit : Peut-être qu’il s’en­nuie ? Et on m’a ré­pon­du : Il n’est pas doué. Votre en­fant est in­ca­pable de se concen­trer sur quoi que ce soit. » La fa­mille Phelps — Fred, le père, po­li­cier de l’Etat du Ma­ry­land ; Deb­bie, di­rec­trice d’école ; Whit­ney et Hi­la­ry, leurs deux filles ; et Mi­chael — vit dans le pai­sible quar­tier de Rod­gers Forge.

Sur les bancs de l’école pri­maire proche de la mai­son, le jeune gar­çon ne tient pas en place et parle à lon­gueur de jour­née. Pour ca­na­li­ser son éner­gie dé­bor­dante et suivre l’exemple des aî­nées, toutes deux na­geuses, ses pa­rents dé­cident de le je­ter à l’eau. « Il ne pas­sait pas in­aper­çu, confie John Ca­di­gan, au­jourd’hui di­rec­teur tech­nique au North Bal t i more Aqua­tic Cl ub (NBAC). Il était très ac­tif, il cou­rait dans tous les sens au bord du bas­sin et pous­sait même des gens de­dans. Du haut de ses 6 ans, il était un peu moins té­mé­raire pour plon­ger lui-même. Au dé­but, il avait même peur de mettre la tête sous la sur­face. C’est pour ça qu’il a com­men­cé sur le dos. » La pis­cine de­vient vite un re­fuge, à l’abri des mo­que­ries de ses « ca­ma­rades » d’école, tou­jours prompts à railler ses oreilles lar­ge­ment dé­col­lées. « C’est vrai qu’il avait presque tou­jours sa cas­quette de base-ball vis­sée sur le crâne. Quand il pre­nait le bus, les autres es­sayaient de la lan­cer par la fe­nêtre, pour­suit John Ca­di­gan. Mais ici, c’était une sorte de sanc­tuaire pour lui. Une se­conde fa­mille. Des grands l’ont pris sous leurs ailes comme un pe­tit frère. » Mi­chael a 9 ans quand le pé­diatre met des mots sur ses maux. Le fu­tur roi de l’Olympe souffre d’hy­per­ac­ti­vi­té. Com­mence un com­bat fa­mi­lial au quo­ti­dien, alors même que le couple Phelps vole en éclats.

Un en­traî­neur comme père de sub­sti­tu­tion

Le dé­fi est im­mense. Phelps ju­nior prend des mé­di­ca­ments pour fa­vo­ri

ser sa concen­tra­tion à l’école, tra­vaille avec sa mère sur la mo­di­fi­ca­tion de son com­por­te­ment et la ges­tion de son temps d’at­ten­tion, se dé­foule au sport (base-ball, la­crosse, course…) et suit un ré­gime ali­men­taire sain. « Notre fa­mille est de­ve­nue une équipe au­tour de lui », ex­pli­quait Deb­bie avant les JO 2012. « L’at­ti­tude de sa mère et de ses soeurs a été pri­mor­diale, souffle Tom Himes, en­traî­neur en chef des jeunes du NBAC. Au même mo­ment, il y a eu le di­vorce et on ne peut pas ne pas être af­fec­té par ça. Bien sûr qu’il a dû pleu­rer, mais il a tou­jours ca­ché ses larmes. » Phelps doit sup­por­ter de vivre sans fi­gure pa­ter­nelle.

Il s’en trou­ve­ra une de sub­sti­tu­tion quelques an­nées plus tard avec Bob Bow­man, son coach au long cours. Les plaies se­ront pour­tant longues à pan­ser et ex­pliquent aus­si les dé­mons — dé­pen­dance à l’al­cool ou à la ma­ri­jua­na — qui ont long­temps tour­men­té le porte-dra­peau de la dé­lé­ga­tion amé­ri­caine. A 10 ans, la perle du Ma­ry­land bat dé­jà un re­cord na­tio­nal en 100 m pa­pillon. Ou comment bâ­tir ses suc­cès sur la vo­lon­té, la frus­tra­tion et l’es­prit de re­vanche. « Dans le com­por­te­ment à l’en­traî­ne­ment, c’était un gar­çon ty­pique, sou­rit Tom Himes. Mais, dans sa fa­çon de pen­ser, il n’était pas très ty­pique. Je crois qu’il est sim­ple­ment fait d’un mé­tal unique. Quelque chose qu’on ne peut pas en­sei­gner.

Une mo­ti­va­tion qui reste la même de­puis le dé­but. Et une ran­cune te­nace. Si quel­qu’un di­sait quelque chose de mal sur lui ou le met­tait au dé­fi, il fal­lait qu’il lui prouve le contraire. C’est pa­reil au­jourd’hui. Si j’étais un ad­ver­saire de Mi­chael, je ne di­rais ja­mais quoi que ce soit de né­ga­tif sur lui. Il n’ou­blie ja­mais. » La star amé­ri­caine a éga­le­ment bai­gné très tôt dans des eaux bé­nies. « Chez nous, c’était presque nor­mal de ra- me­ner des mé­dailles, ex­plique John Ca­di­gan. Il a très vite vu comment les grands fai­saient et les Jeux n’ont ja­mais été quelque chose de lou­foque. Il re­gar­dait les pho­tos sur les murs et il a gran­di avec cette croyance qu’il pou­vait le faire. »

Un mal-ai­mé de­ve­nu idole

A 15 ans, Phelps dé­couvre ses pre­miers an­neaux à Syd­ney sur 200 m pa­pillon. « Et là, il était dé­jà de­ve­nu quel­qu’un d’autre, note Gil Stange, son pro­fes­seur d’his­toire à la Tow­son High School, qui a re­bap­ti­sé Mi­chael Phelps Way la rue qui mène à l’éta­blis­se­ment. Il met­tait tel­le­ment de concen­tra­tion dans la na­ta­tion que ce­la lui ren­dait ser­vice en classe. Il avait tou­jours de grandes oreilles, mais son corps était dé­sor­mais à l’unis­son. Il dé­ga­geait quelque chose dans son al­lure. Les gens le re­gar­daient dif­fé­rem­ment. D’ailleurs, plu­sieurs filles de la classe prê­taient plus d’at­ten­tion à lui qu’à mes cours ! Au­jourd’hui, les gens ici sont fiers de lui. Il est une belle source d’ins­pi­ra­tion pour les étu­diants. Je leur parle de son dé­voue­ment à son sport : se le­ver à 4 heures du ma­tin, être dans l’eau quand les autres dorment en­core, dé­jeu­ner, ve­nir à l’école, re­tour­ner à la pis­cine, faire ses de­voirs et al­ler se cou­cher. »

Après sa raz­zia de Pé­kin en 2008, Phelps a eu les hon­neurs d’une pa­rade dans les rues de Tow­son. « Fi­na­le­ment, un jo­li pied de nez, confesse Al­ly­son, une an­cienne voi­sine. Com­bien au­raient pa­rié sur lui à l’école ? » Dans le pe­tit ca­phar­naüm qui lui sert de bu­reau à la pis­cine de Mea­dow­brooks, l’antre du NBAC, John Ca­di­gan sa­voure. « C’est vrai que c’était un pa­ra­doxe de le voir dé­fi­ler où on se mo­quait de lui. Mais il n’a ja­mais été dupe… »

Bal­ti­more (Etats-Unis). Les deux hommes à l’ori­gine de la réus­site de Phelps : Tom Himes (à g.) l’a en­traî­né pe­tit et John Ca­di­gan l’a vu gran­dir dans le club.

Wa­shing­ton (Etats-Unis). Phelps a même sa sta­tue de cire.

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