Ils avaient la vie de­vant eux

Aujourd'hui en France - - LE FAIT DU JOUR - Rouen (Seine-Ma­ri­time) De nos en­voyés spé­ciaux Gael­line, 18 ans ZAH­RA BOUTLELIS, NI­CO­LAS JACQUARD ET T.R.

ELLE S’AP­PELLE OPHÉ­LIE. Une jeune femme de son époque qui, en ces temps trou­blés, vou­lait ser­vir son pays. Sur ses pages Fa­ce­book, elle se pré­sente comme gar­dienne de la paix. Celle qui avait été un temps contrac­tuelle en tant qu’ad­jointe de sé­cu­ri­té, se­lon une source po­li­cière, « vou­lait s’en­ga­ger dans l’ar­mée », pré­cisent ses proches.

C’est hier que tom­bait l’an­ni­ver­saire de ses 20 ans. « Mais elle avait te­nu à le faire la veille », sou­pire une de ses bonnes co­pines qui, comme d’autres, n’avait pu être pré­sente. « Alors, nous avions conve­nu à quelques-unes qu’on re­fe­rait une soi­rée pour le fê­ter à nou­veau », se dé­sole-t-elle. Ophé­lie, dé­crite comme « gé­né­reuse et joyeuse, pas­sion­née par les che­vaux », avait fé­dé­ré une ving­taine d’amis. L’ob­jec­tif : com­men­cer la soi­rée au Cu­ba libre, puis ter­mi­ner au Kube, la dis­co­thèque voi­sine. « C’est l’avan­tage, on n’a pas à re­prendre les voi­tures, dé­ve­loppe un fi­dèle du bar. Nous sommes rive gauche, et il y a moins d’en­droit pour sor­tir que de l’autre cô­té de la Seine. »

« Je n’ar­rive pas à me dire qu’Ophé­lie est par­tie le jour de son an­ni­ver­saire, lâche Gael­line, 18 ans. J’au­rais dû y être, mais je ne pou­vais pas. » Hier, à 5 heures du ma­tin, son té­lé­phone n’a ces­sé de vi­brer. « En me ré­veillant, j’avais re­çu 46 ap­pels et ce mes­sage : Ophé­lie et Ka­ri­ma sont dé­cé­dées. »

En fait, Ka­ri­ma a sur­vé­cu, brû­lée très gra­ve­ment et éva­cuée à l’hô­pi­tal pa­ri­sien Saint-Louis. « Ka­ri­ma, je la connais de­puis que nous sommes tout pe­tits, évoque Mer­wan, 22 ans. Nos pères jouaient au foot tous les di­manches, et on al­lait les voir. J’es­père de tout coeur qu’elle va s’en sor­tir. »

Pour 13 autres per­sonnes, cet ul­time es­poir a été an­ni­hi­lé. « Je l’ai vue ce ma­tin à l’ hô­pi­tal, elle avait le vi­sage tout brû­lé. Ils n’ont rien pu faire, confie, en ré­pri­mant ses san­glots, la ma­man d’une jeune fille de 18 ans qui ve­nait d’avoir son bac et vou­lait de­ve­nir in­fir­mière. Je ne vou­lais pas qu’elle aille à cette fête, elle ne m’a pas écou­tée. »

Zac, lui aus­si, est au nombre des vic­times. DJ ré­sident du Cu­ba libre le ven­dre­di soir, il mixait éga­le­ment de­puis avril le sa­me­di au Mou­lin Rose, dis­co­thèque bien connue de l’ag­glo­mé­ra­tion rouen­naise. Le jour, il était étu­diant à l’uni­ver­si­té de Rouen en fi­lière Staps, un cur­sus qui per­met no­tam­ment de de­ve­nir professeur d’éducation phy­sique. « Il ado­rait le monde de la nuit. C’était un pas­sion­né et quel­qu’un de très humble. Il était sou­cieux d’ap­prendre, tou­jours pre­neur d’un bon conseil. C’était un gar­çon joyeux, ir­ré­pro­chable. On ne réa­li­se­ra ce qui s’est pas­sé qu’en consta­tant son ab­sence jour après jour », in­siste un proche. Par­mi les autres vic­times, un ou­vrier conduc­teur d’en­gins, tout juste pro­prié­taire d’un ap­par­te­ment où il s’ap­prê­tait à em­mé­na­ger. Ou en­core un jeune ba­che­lier de 19 ans, sur le point de de­ve­nir car­ros­sier. Tous avaient la vie de­vant eux.

« Cet an­ni­ver­saire, j’au­rais dû y être, ra­conte Sha­nez, 19 ans. La seule rai­son qui m’en a em­pê­chée c’est que la fête était or­ga­ni­sée le même jour que l’an­ni­ver­saire de mon père… » Lors­qu’elle a ap­pris la nou­velle, Sha­nez n’y a pas cru. « Ophé­lie avait tout pour elle. J’ai son ca­deau dans ma chambre, un col­lier avec la lettre O en pen­den­tif. Je suis cen­sée le don­ner à qui main­te­nant ? »

« Je n’ar­rive pas à me dire qu’Ophé­lie est par­tie le jour de son an­ni­ver­saire »

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