« J’ai per­du ma bande de potes »

Ma­thieu,

Aujourd'hui en France - - LE FAIT DU JOUR - Rouen (Seine-Ma­ri­time) De l’un de nos en­voyés spé­ciaux Ma­thieu, à propos d’un ami qui a sur­vé­cu du drame THI­BAULT RAISSE

EN AR­RI­VANT à l’hô­pi­tal hier au pe­tit ma­tin, Ma­thieu* a dé­cou­vert les af­faires de ses amis pla­cées par la po­lice dans des sa­chets trans­pa­rents. Des ob­jets du quo­ti­dien éta­lés sur une table. Un té­lé­phone, un por­te­feuille, un per­mis de conduire… « Il y avait aus­si un bra­ce­let, dont per­sonne ne sa­vait en­core à qui il ap­par­te­nait », souffle-t-il. Ce jeune Rouen­nais a per­du quatre de ses meilleurs amis, âgés de 20 à 22 ans, dans le ter­rible in­cen­die qui a ra­va­gé le Cu­ba libre. « Ma bande de potes. Celle avec la­quelle j’ai gran­di », in­siste-t-il, la gorge nouée.

C’est grâce à un cin­quième ami, l’un des rares sur­vi­vants, que Ma­thieu a ap­pris le drame qui se nouait dans ce bar-dis­co­thèque. « Une fois sor­ti, il m’a envoyé des mes­sages via Snap- chat en me di­sant qu’il se pas­sait quelque chose de ter­rible. Après quoi, il m’a ra­con­té en dé­tail la soi­rée », ex­plique Ma­thieu. Ve­nu avec sa cou­sine, l’ami en ques­tion n’est pas un convive de l’an­ni­ver­saire fê­té ce soirl à. Il est présent comme simple client dans le sous­sol. « Il bu­vait un verre. A un mo­ment don­né, il a tour­né la tête et a vu quel­qu’un des­cendre les bras char­gés, mais sans voir si c’était un gâ­teau ou autre chose. Quelques se­condes plus tard, le pla­fond pre­nait feu. »

La salle s’em­brase en un temps re­cord. « Une mi­nute trente à tout cas­ser, se­lon ses dires », pour­suit Ma­thieu. L’ami et sa cou­sine, dont il tient fer­me­ment la main, se di­rigent vers l’is­sue de se­cours entre l’es­ca­lier et la ca­bine ré­ser­vée aux fu­meurs. Elle ne s’ouvre pas. L’air de­vient ir­res­pi­rable. Ils gagnent l’es­ca­lier, très raide, qui mène au rezde- chaus­sée. « En mon­tant, ils ont tré­bu­ché sur les marches. Sa cou­sine n’a pas réus­si à re­mon­ter et n’a pas sur­vé­cu. Lui a pu sor­tir mais s’est bl e s s é l é g è r e ment aux mains et aux bras. C’est là qu’il m’a ap­pe­lé. Il était com­plè­te­ment pa­ni­qué. Il s’en vou­lait de n’avoir pas pu ai­der d’autres per­sonnes. »

Aux au­rores, Ma­thieu se rend aux ur­gences de l’hô­pi­tal de Rouen, pour connaître le sort de ses amis. « Il y avait des fa­milles en pleurs, qui hur­laient. C’était hor­rible. L’iden­ti­fi­ca­tion s’ef­fec­tuait grâce aux ef­fets per- son­nels re­trou­vés par les en­quê­teurs, et qui étaient pré­sen­tés aux proches. Une mère a per­du deux de ses en­fants. Moi, j’y ai lais­sé quatre de mes meilleurs amis, dont le disc-jo­ckey de la soi­rée. Deux sont mes plus proches amis d’en­fance. On se connaît de­puis dix-sept ans. On a tout fait en­semble, école, sor­ties, co­lo­nies de va­cances. L’un d’eux ve­nait tout juste d’ache­ter un ap­par­te­ment. Il a fal­lu al­ler ré­cu­pé­rer les clés du lo­ge­ment qu’il avait lais­sées dans sa voi­ture. »

A la tris­tesse s’ajoute la co­lère. Car Ma­thieu était un client ré­gu­lier du Cu­ba libre, dont il met en doute la sé­cu­ri­té. « Au sous-sol, les murs étaient ta­pis­sés d’une couche de ma­tière en mousse épaisse de 3 cm. Le pla­fond était consti­tué d’une sorte de po­ly­sty­rène. En plus d’être très raide, l’es­ca­lier qui me­nait au sous-sol était en bois et très bas de pla­fond. Avec tout ça, il était lo­gique qu’en cas d’in­cen­die, les flammes se ré­pandent ra­pi­de­ment. D’ailleurs, on peut s’éton­ner qu’une salle fu­meurs ait été ins­tal­lée dans un re­coin de la pièce. Quant à l’is­sue de se­cours, il était de no­to­rié­té pu­blique qu’elle ne s’ou­vrait pas ( l i r e c i - des­sous). Comment l’éta­blis­se­ment a pu res­ter ou­vert dans ces cir­cons­tances ? » Une in­ter­ro­ga­tion qui ajoute à la dou­leur. « On ai­mait juste sor­tir, dé­con­ner, faire la fête entre amis. A la pro­chaine soi­rée, je trin­que­rai à leur mé­moire. C’est ce qu’ils au­raient fait pour moi. »

« Ils ont tré­bu­ché sur les marches. Sa cou­sine n’a pas réus­si à re­mon­ter et n’a pas sur­vé­cu » « Il était de no­to­rié­té pu­blique que l’is­sue de se­cours ne s’ou­vrait pas »

* Le pré­nom a été chan­gé.

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