Sale temps pour les cé­réa­liers

AGRI­CUL­TURE. En rai­son des inon­da­tions et d’une mé­téo ca­pri­cieuse, les mois­sons qui s’achèvent sont très dé­ce­vantes cet été. Et par-des­sus le mar­ché, les cours du blé sont au plus bas. Reportage.

Aujourd'hui en France - - ACTUALITÉ - Ma­zé (Maine-et-Loire) De nos en­voyés spé­ciaux BÉRANGÈRE LEPETIT

LES MOIS­SON­NEUSES-BAT­TEUSES vertes, bleues ou jaunes ont ces­sé leur bal­let fin juillet dans la plaine d’Au­thion près d’An­gers (Maine-etLoire). Comme chaque été en août, des round ba­lers (ces im­po­santes balles de foin) par­sèment les champs à perte de vue. Mais cette an­née plus que ja­mais, Jean-Raoul Bou­lu a fi­ni sa mois­son la boule au ventre. « Ça fait deux ou trois ans que ça des­cend mais cette an­née, le blé, c’est du ja­mais­vu », af­firme le cé­réa­lier, fils d’agri­cul­teurs de­puis cinq gé­né­ra­tions. La faute à la mé­téo « pour­rie » dit-il, la pluie du prin­temps qui a re­tar­dé la ma­tu­ra­tion du blé (la Fé­dé­ra­tion na­tio­nale des syn­di­cats d’ex­ploi­tants agri­coles — FNSEA — a mis en avant cette se­maine des pertes de 4 Mds€ en rai­son d’une baisse des ren­de­ments d’à peu près 25 à 30 % cette an­née par rap­port à l’an der­nier) et a en­traî­né des ma­la­dies, mais pas que.

Un agri­cul­teur sur deux a fait une de­mande de RSA

Chaque se­maine, Jean-Raoul suit sur In­ter­net les cours mon­diaux des cé­réales et, cette an­née, la Bourse Euronext n’a ja­mais co­té aus­si bas : 165 € la tonne (se­lon les places de vente, le cours os­cille entre 152 € et 171 € la tonne se­lon le site Terre-net) de blé, contre 231 € en 1987. Un prix dé­ri­soire quand les charges, elles, le prix des en­grais, du fioul, du fer­mage (la lo­ca­tion des terres), des mises aux normes ne cessent de grim­per. Un dis­cours alar­miste qu’on avait l’ha­bi­tude d’en­tendre chez les éle­veurs ou les pro­duc­teurs de lait, net­te­ment moins chez les cé­réa­liers, plu­tôt consi­dé­rés jus­qu’ici comme les agri­cul­teurs s’en sor­tant le mieux.

« Au­jourd’hui, on ne vit plus de notre tra­vail en France. Le blé vient de Rus­sie, d’Ukraine et nous, on a le nez dans le guidon, on est tous tou­chés », dé­plore ce quin­qua­gé­naire qui se verse un sa­laire de 1 000 € chaque mois et va fi­nir l’an­née avec un dé­fi­cit de 20 % sur son ex­ploi­ta­tion. Dans la vaste plaine à la terre peu fer­tile, « ni trop sèche ni trop hu­mide », dit Jean-Raoul, dans cette zone in­ter­mé­diaire, comme la clas­si­fie le mi­nis­tère de l’Agri­cul­ture pour dé­fi­nir en France « les ter­ri­toires ru­raux sans avan­tage agricole par­ti­cu­lier », c’est « la ca­tas­trophe », dit-il.

« Cette an­née, les maïs souffrent, les tour­ne­sols souffrent, tout souffre », as­sène aus­si Patrick Gros­bois, éle­veur, se­men­cier et cé­réa­lier, l’air sombre de­vant son trac­teur. Lui a ré­col­té moi­tié moins de blé que l’an­née der­nière sur son ex­ploi­ta­tion. Il se de­mande s’il va fi­nir l’an­née.

A Beau­fort, Phi­lippe Eme­ry, 47 ans, tra­vaille dix-huit heures par jour sept jours sur sept de­puis le dé­but de l’été. « Je paye mon sa­la­rié un peu plus que le smic et c’est beau­coup mieux que moi. Je n’ai plus de tré­so­re­rie. Phy­si­que­ment, je ne peux pas conti­nuer », confie-t-il. Les aides du mi­nistre de l’Agri­cul­ture, Stéphane Le Foll, an­non­cée fin juillet ? Lire en­ca­dré. « Elles vont re­por­ter le pro­blème à l’an­née pro­chaine », se déses­pèrent JeanRaoul et Phi­lippe. Tous de­mandent un prix ré­mu­né­ra­teur. « Si le prix ne re­vient pas, il n’y au­ra plus de culture en France, lance Patrick. Par­fois, on se de­mande s’ils veulent qu’il y ait en­core des agri­cul­teurs, s’ils ont en­core be­soin de nous. »

A Ma­zé, il y avait 200 agri­cul­teurs dans les an­nées 1970. Il en reste 30, dont un seul éle­veur. Dans ce « pe­tit monde in­di­vi­dua­liste, cha­cun se re­garde tom­ber. C’est à qui va pou­voir cro­quer l’autre », lâche Jean-Raoul. Dans le Maine-et-Loire, cette an­née, 9 800 agri­cul­teurs ont dé­po­sé un dos­sier pour de­man­der le RSA. Soit un agri­cul­teur sur deux. Jean-Raoul et Patrick l’avouent. « On l’a fait », confessent-ils, comme s’ils avouaient un pé­ché. Phi­lippe, lui, hé­site en­core : « C’est quand même un comble, quand on est un chef d’en­tre­prise… » le­pa­ri­sien.fr La pro­duc­tion de blé en baisse de 30 %

Ma­zé (Maine-et-Loire), mer­cre­di. Patrick (à gauche) et Jean-Raoul s’in­ter­rogent sur l’ave­nir de leur ex­ploi­ta­tion après une mois­son aux ren­de­ments en baisse.

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