« Je pen­sais faire une car­rière courte »

OPÉ­RA. Ro­ber­to Ala­gna fê­te­ra mer­cre­di ses 30 ans de car­rière à Orange. Cela l’étonne lui-même, comme le confie ce fils d’im­mi­grés si­ci­liens de­ve­nu un des plus grands té­nors du monde.

Aujourd'hui en France - - LOISIRS ET SPECTACLES - Propos recueillis par SÉ­VE­RINE GAR­NIER

IL A IN­CAR­NÉ les plus grands rôles. Avec son éner­gie com­mu­ni­ca­tive, sa voix claire et sa dic­tion ex­cel­lente, Ro­ber­to Ala­gna, 53 ans, a ame­né des mil­lions de fans à ai­mer l’opé­ra. Il est tou­jours à l’af­fiche des plus grandes scènes du monde. Son agen­da est plein jus­qu’en 2021 ! Quel che­min par­cou­ru pour ce na­tif de la ban­lieue pa­ri­sienne, fils d’im­mi­grés si­ci­liens. Le plus cé­lèbre des té­nors fran­çais fête mer­cre­di ses 30 ans de car­rière avec une grande soi­rée au théâtre antique d’Orange. Trente ans de car­rière… Dé­jà ? RO­BER­TO ALA­GNA. Oui, moi aus­si, ça me fait cet ef­fet-là (rires). A mes dé­buts, mon agent m’avait dit : « Tu pars pour trente ans de car­rière. » Dans ma tête, je pen­sais faire une car­rière courte, je ne vou­lais pas m’éco­no­mi­ser, de­ve­nir un ges­tion­naire du chant. C’est mon tem­pé­ra­ment. Je n’ai pas vu le temps pas­ser ! C’est une chance. Etes-vous de­ve­nu un « ges­tion­naire du chant » ? Non. J’ai pris des risques, no­tam­ment en abor­dant de nom­breux rôles quand j’étais jeune. Je n’ai pas « amor­ti » mes rôles. J’ai uti­li­sé ma voix sans abu­ser. J’ai res­pec­té mon ins­tru­ment. Je connais bien ma voix, et je sais quand je dois me taire… Mais c’est dif­fi­cile, je suis très ba­vard (rires). Je ne suis pas bla­sé. J’ai tou­jours l’en­vie, la flamme. C’est le plus im­por­tant. Quand on perd la voix, c’est qu’on a per­du la flamme. Son­ger à la re­traite ? Je ne peux pas. Quand je suis de­ve­nu veuf (NDLR : à 30 ans, de sa pre­mière épouse Flo­rence), j’ai cru que tout s’ar­rê­tait. Et puis, la vie conti­nue… Quand a vrai­ment com­men­cé votre car­rière ? Ça a dé­col­lé en 1988 : j’ai rem­por­té le concours Pavarotti, j’ai chan­té le rôle d’Alfredo Ger­mont, de « la Tra­via­ta » de Ver­di, avec la troupe du Fes­ti­val de Glyn­de­bourne (Royau­meU­ni), j’ai si­gné mon pre­mier CD et fait ma pre­mière té­lé. J’avais dé­jà fait une tour­née avec « la Fille du ré­gi­ment », de Do­ni­zet­ti, mais c’était mi­nable. Avant cela, à 17 ans, je chan­tais dans des ca­ba­rets et des piz­ze­rias ! Qu’est-ce qui vous a pous­sé à de­ve­nir té­nor ? Le chant m’a tout sim­ple­ment per­mis d’exis­ter. J’étais trans­pa­rent dans ma fa­mille, jus­qu’à ce que le chant me rende in­té­res­sant. Même si cer­tains spec­ta­teurs me dé­testent, c’est tou­jours mieux que d’être trans­pa­rent ! C’est une thé­ra­pie. Je dé­cou­vrais qui j’étais à tra­vers les rôles que j’in­ter­pré­tais. Ils m’ont ap­pris une cer­taine philosophie de vie et une grande to­lé­rance. Pour­quoi étiez-vous trans­pa­rent ? Je suis le seul en­fant de ma fa­mille si­ci­lienne à être né en France. Dans mon quar­tier (à Cli­chy-sous-Bois, en Seine-Saint-De­nis), j’étais « le Ri­tal ». Pour­tant, tous les ha­bi­tants du quar­tier étaient des fils d’im­mi­grés ! Syl­vie Guillem (NDLR : une dan­seuse étoile) m’a confié un jour que, lors­qu’elle pas­sait de­vant chez nous, elle cou­rait… de peur. Je croyais qu’elle s’en­traî­nait ! Etre mal ai­mé, re­je­té à cause de vos as­cen­dances, je sais ce que c’est. Je pense sou­vent à ces jeunes de la com­mu­nau­té magh­ré­bine qui ne se sentent pas fran­çais. Quand ils me disent cela, je leur ré­ponds : « C’est ton pays là-bas ? Tes ré­fé­rences, les des­sins ani­més que tu re­gar­dais, pe­tit, c’étaient ceux de là-bas ou ceux d’ici ? Ta culture est en France. » L’intégration n’est pas facile. On a tou­jours peur de l’étranger. Mais il faut s’ap­pro­cher pour mieux se connaître. Quelle est la ré­com­pense qui vous a le plus tou­ché ? Quand mon nom est en­tré dans le dic­tion­naire ! Chez moi, il y avait un vieux di­co des an­nées 1870 et je re­gar­dais les noms propres en cher­chant si je connais­sais quel­qu’un. Ces gens étaient les hé­ros de mon en­fance… Aus­si, quand j’ai eu ma sta­tue de cire au mu­sée Gré­vin, je pen­sais ri­go­ler et j’ai été très ému. Vous ne son­gez pas à en­sei­gner ? Ah non, je suis contre l’en­sei­gne­ment du chant ! Pour moi, tout le monde doit trou­ver sa voix seul. Pour la car­rière, on peut être ai­dé, mo­ti­vé, conseillé. Pour la dic­tion aus­si. Mais le chant est un truc de la na­ture. Je ne sau­rais pas dire comment il faut chan­ter. Au dé­but, j’ai imi­té Pavarotti, pas trop long­temps. J’ai trou­vé mon propre son. Et j’ai cher­ché dans le pas­sé des té­nors qui au­raient eu des voix proches de la mienne : je n’ai pas trou­vé. Pre­nez Ro­lan­do Villa­zon, il a quelque chose de Pla­ci­do Do­min­go. Juan Die­go Flo rez, c’est plu­tôt Luis Ma­ria­no. Mais cer­tains chan­teurs ne res­semblent à per­sonne. Je crois que cela tient au fait que j’ai gran­di entre l’ita­lien et le fran­çais. La voix se construit beau­coup sur la langue ma­ter­nelle.

« A 17 ans, je chan­tais dans des ca­ba­rets et des piz­ze­rias » « Je suis contre l’en­sei­gne­ment du chant ! Pour moi, tout le monde doit trou­ver sa voix seul »

Ro­ber­to Ala­gna, 53 ans.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.